Autour des spectacles

Une spectatrice a vu... La loi du marcheur

 

par Vincent

mardi 14 février 2012

Un "ressenti" transmis par Marie-Joëlle Callies, membre du Groupe Miroir.

- Salle des fêtes du Thor le 9 Février 2012, par un froid glacial et un vent à décorner les boeufs.

Des « Nomades » pour un acteur qui joue un marcheur marqué dès l’enfance par les cartes de
géographie, c’était approprié !
Une salle des fêtes polyvalente, ça l’était un peu moins, mais mes craintes étaient finalement
infondées : les petites mains du théâtre de Cavaillon font des merveilles avec trois pendrillons et
quelques rails. Quel boulot pour une seule soirée : il faut avoir la foi !
Lieu intime donc, et bien chauffé, ouf ! Avec un écran blanc sur fond noir comme seul dispositif.
Ecran-montagne fiché dans le sol, pan incliné à grimper : c’est la loi du marcheur. De part et d’autre
se glisse un Nicolas Bouchaud longiligne, la clope au bec, avec l’ air penché de l’homme qui marche
de Giacometti. Il finit par s’asseoir devant nous, tout près, et nous regarde longuement. C’est encore
Nicolas ou c’est déjà Serge ? Serge Daney, pas Gainsbourg, malgré la clope et un petit air
d’Elmosnino ! Sourires timides, malaise. Que nous veut-il donc ? Mais loin de nous agresser, il
s’anime en parlant de son enfance, celle d’un Serge parigot tête de veau, et de son rapport aux atlas
et au cinéma, les deux faces d’une même promesse, celle d’être un citoyen du monde.

Aussi souple qu’une liane, Nicolas Bouchaud exerce son talent d’acteur avec autant de naturel que
l’amant de Mademoiselle Julie mais avec une palette beaucoup plus riche : ici, il est le maître. Pas
de Julie(tte Binoche) pour lui faire de l’ombre ou l’humilier : il fait son ombre géante lui-même sur
l’écran blanc qui le magnifie. Ou bien se fond dans l’écran coloré du western américain, crevette
chétive écrasée sous les bottes des machos de « Rio Bravo ». Serge Daney , victime du sida, n’aura
pas eu le temps de connaître « Brokeback mountain », c’est dommage !
Nicolas Bouchaud joue l’homme que le cinéma regarde, avec la même douceur que Serge Daney,
sans jamais s’énerver même quand il voue aux gémonies les marchands « d’images qui n’en sont
pas », les « visuels », ou qu’il fustige PPDA, sa bête noire récurrente.
Lorsqu’on nous passe la bande-son de la scène de western vue auparavant sur l’écran, on voit
l’enfant Serge se démultiplier à travers un Nicolas Bouchaud félin qui se contorsionne pour jouer
tous les cow-boys de la scène : c’est hilarant ! Pourtant Daney ne passera pas derrière la caméra, il
restera le passeur, critique de cinéma aux Cahiers, à Libé et à Trafic, avant de passer l’arme à
gauche, il y a 20 ans.

Cinéma et théâtre, théâtre et cinéma, ça ne vous rappelle pas quelque chose ? Mais si, au festival
d’Avignon, « Angelo » de christophe Honoré ou « nach frauleïn Julie » au théâtre de Cavaillon cet
été. Décidément cette Julie nous poursuit. Dans « la loi du marcheur » on voit un acteur de théâtre
qui nous parle de cinéma comme raison de vivre, et tout à coup le beau Serge se met à parler de
théâtre, en évoquant le rôle essentiel qu’y joue le public. On se sent concernés. On est d’ailleurs
sollicités. Parlant de sa propension à apprendre les noms de lieux exotiques par coeur, le personnage
lance « Honduras » comme une première balle de tennis : je rétorque aussi sec « Tegucigalpa » à ce
service. Bingo ! Seuls mes voisins m’ont entendue mais quelle fierté ! En fait je n’ai pas grand
mérite car j’ai regardé un extrait de la version originale du film « itinéraire d’un cinéfils » la veille
mais je laisse mes voisins, ébahis, croire à ma culture géographique sans frontières !
Un peu plus tard on est à nouveau interpellés pour remplir des listes de films : ceux qu’on a vus
dans l’enfance et qu’on ne peut pas oublier (je n’ose pas dire « my fair lady » et « l’orange bleue ») ,
ceux qui sont idiots à raconter et pourtant très forts : je cherche le nom du film que j’ai sur le bout
de la langue, et au moment où je prononce, triomphante, « Mammuth », on est déjà passé à une
autre liste :ceux que tout le monde a aimés et qu’on n’a pas vus ... du coup, c’est moi qui ai l’air
idiot ! Bref, pour assister à un spectacle interactif, il faut être réactif !
Je ne sais pas ce qui a poussé Nicolas Bouchaud à monter ce texte mais c’est une excellente idée de nous faire (re)découvrir cette parole si limpide à la morale pétrie d’humanité sur une partition
cinématothéâtrale très réussie, même si on s’assoupit légèrement sur la fin.
Je garderai un souvenir marquant de la « réincarnation » de ce personnage hors du commun qui a le
don de parler de lui sans jérémiades, avec distance , et pratique l’art de dénoncer les turpitudes de la
société sans colère apparente.
Citoyen du monde, il n’a pu l’être que grâce au cinéma, conscient dès l’enfance de « faire partie
d’une autre version de l’espèce humaine »...sans pour autant faire bande à part, quoiqu’il en dise.
Chapeau l’artiste et le critique !

Marijo Callies