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Une (micro) histoire économique du monde, dansée
Selon Pascal Rambert, metteur en scène


« Je ne l’ai pas fait exprès. Cela aurait pu ressembler à de l’opportunisme avec l’arrivée de la crise. Mais depuis deux trois ans quelque chose montait. Mon intérêt pour l’économie et ses figures contemporaines – sa défiguration – montait. Et puis tout s’est accéléré : en regardant chaque semaine la population diverse qui participe aux ateliers d’écritures ici à Gennevilliers, son origine sociale, son origine ethnique, ses sujets d’écriture, je me suis dit c’est à nouveau le moment de rassembler toutes ces voix, tous ces corps, toutes ces préoccupations et de leur donner la parole sur un plateau.
J’ai ainsi conçu le projet suivant : je demanderais à toutes ces personnes (une trentaine) d’être sur le plateau. Je demanderais aussi aux chanteurs amateurs de la chorale du conservatoire National de Région de Gennevilliers (une quinzaine) d’être sur le plateau.
50 personnes anonymes avec leur corps, leurs passés, grands, vieux, jeunes, enfants, blancs, noirs, maghrébins, sur le plateau.
Avec l’épaisseur de vie et de relations entretenues et travaillées depuis presque deux ans chaque semaine dans ces ateliers d’écriture. La naissance d’un groupe. D’une utopie. Être ensemble. Inventer. Travailler ensemble.
Mais ce projet n’était pas suffisant. Il faudrait rassembler tout ça. L’entourer. Lui donner un corps commun. Une passion commune.
Je voulais parler d’économie. Je me souviens avoir vu une fois dans Le Monde la photo d’une famille noire Américaine assise dans la rue sur leur canapé du salon au milieu de la rue quelques minutes après qu’elle fut – cette famille – expulsée de chez elle. Ne pouvant plus payer le crédit qui augmentait. La crise des sub-primes, donc.
Et durant les ateliers d’écritures j’entendais ces textes naïfs, doux, revendicateurs, qui parlaient de pouvoir d’achat, de perte de situations, de panique face au vide du sans emploi.
Quelque chose alors cristallisait. Il fallait comprendre. Il fallait expliquer. Je serais bien incapable de faire cela tout seul : essayer de voir la chaîne qui partirait de loin – que l’on pourrait suivre – la chaîne de causes et d’effets (une chose en entraînant une autre) une chaîne que l’on suivrait donc depuis la naissance de l’économie jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à la crise des sub-primes. Jusqu’à la crise.
Tout n’était pas aussi simple. Mais on sentait bien que quelque chose au-dessus de nous, quelque chose hors de nous, nous aplatissait, nous rendait pauvres : ne pas savoir, ne pas comprendre, nous rendait pauvres.
C’est à ce moment-là que j’ai rencontré le philosophe Eric Méchoulan. Je luis ai expliqué ce que j’explique ici. Je lui ai dit : aidez-nous. Aidez-nous à y voir clair. Rendez nous un peu plus riches en sachant. Alors tout ça, ça part d’où tout ça, ça a commencé où tout ça ? Peut-on tracer une ligne ? Peut-on expliquer ce qui se passe maintenant – la crise – en retournant en arrière avec les outils du savoir, de l’histoire, de l’histoire de l’économie ?
Peut-on savoir ? Je veux savoir. Nous voulons savoir. Nous voulons comprendre.
Je lui proposais de choisir ensemble des moments dans l histoire du monde. J’écrirais personnellement des saynètes – oui des saynètes – sur ces moments-là. Et lui tous les soirs en temps réel il commenterait, éclairerait, depuis le plateau cette (micro) histoire économique du monde, dansée.
Je résume : 50 non professionnels avec leur histoire, et leur présence brute, dans des actions quotidiennes, en temps réel sur le plateau. Des regroupements chorus de chants ou de danses qui ne demandent ni de savoir danser ni de savoir chanter. Mais de seulement être soi-même dans un mouvement d’ensemble.
Un philosophe micro à la main sur le plateau parmi eux. Qui chaque soir réinvente son discours.
Quatre performeurs qui interprètent les saynètes qui jalonnent cette (micro) histoire.
Une communauté donc. Eparse. Mélangée. Hétérogène : mélanger du réel très brut à de la fiction très élaborée, du savoir à un espace de non-savoir, des spécialistes avec des non-spécialistes. Avec un but commun : montrer le combat des gens ordinaires – à travers un souhait de beauté, d’élévation (danser, chanter, s’élever) – montrer le combat des gens ordinaires donc contre l’ignorance des causes et des effets qui appauvrissent. Nous mettent par terre. Nous tuent.
On peut imaginer une grande fresque brute, proche d’une installation d’art contemporain, très vivante, réelle. On peut imaginer des ballets de corps bruts s’associant ou se défaisant dans une danse simplissime. On peut imaginer – entendre – des notes tenues, des chants eux aussi simplissimes, des nappes sonores murmurées ou fredonnées ou vocalisées à 50 personnes. Et puis se dispersant aussi. On peut imaginer du « théâtre » - ces saynètes – revendiqué comme tel : ça joue, ça parle, ça interprète, ça performe des histoires à la ligne claire. On peut imaginer ce philosophe avec son micro prenant la parole comme il la prend simplement lors de ses cours au Collège international de philosophie. On est face à la vie qui se déroule devant nous. C’est vivant. On suit. On comprend. Ça arrive jusqu’à nous.
Ce ne sera pas compliqué. Ce sera complexe. »

Pascal Rambert 18/02/09