archives
ss
ce

Un mot de Benoit Lambert


Cher Philippe, des notes en vrac sur Jacques et Mylène, une petite liste de courses, un ensemble de trucs à avoir dans un coin de la tête quand on attaquera :

Boulevard :

Le théâtre de boulevard, c’est une parodie inoffensive du mode de vie de la bourgeoisie. Une parodie, parce qu’on s’y moque des travers bourgeois (adultère, lâcheté, petits arrangements avec la morale, trafics divers…) ; inoffensive parce que l’objectif du boulevard n’est pas de mettre en péril ce mode de vie, mais au contraire de le conforter, d’en réaffirmer le caractère normal et naturel. Le boulevard, c’est la garantie d’un rire de complaisance, d’un rire rassurant de l’entre soi, une façon de se dire, entre gens de bonne compagnie, qu’on a raison de vivre comme on vit.

L’intérêt de « Jacques et Mylène », c’est de proposer une parodie de la parodie, une parodie de degré 2. « Jacques et Mylène », c’est le théâtre de boulevard revisité par un punk. Derrière les petits travers inoffensifs d’un mode de vie bien conforme, on voit se profiler toute une monstruosité latente, des pulsions inavouables (viol, meurtre, inceste, zoophilie, nécrophilie, suicide…) qui sont comme le fantasme refoulé de ces vies trop bien ordonnées. La pièce tourne au jeu de
massacre, à la folie furieuse, au saccage systématique des aspirations conventionnelles (« travail, famille, patrie »). Elle déploie non plus un rire de complaisance, mais un rire de dément : partouze sanglante chez les petits-bourgeois…

Bricolage / « Tout faire à deux » :

Tout faire à deux, dans Jacques et Mylène, c’est bien entendu une entreprise impossible, une façon de redoubler la folie du texte. C’est aussi la nécessité d’inventer un bricolage permanent sur le plateau, et de se demander comment on continue à faire du théâtre « après le théâtre », lorsque aucune des conditions normalement requises ne se trouve réunie (de ce point de vue là, d’ailleurs, c’est une entreprise qui paraît parfaitement cohérente avec le travail des 26000 couverts).

Pour le dire simplement, comment on fait pour continuer quand tout part en couilles ? Bien entendu, cette question-là est à la fois esthétique et politique…

Mauvais goût / « C’est qui ces gens ? »

S’il trouve sa source d’inspiration principale dans le théâtre de boulevard, le texte de Gabor Rassov opère une hybridation constante avec tous les genres « mineurs », ou considérés tels : romances, feuilletons, séries B, films d’horreur, films porno, sitcoms… À l’arrivée, ça donne quand même un sacré bordel, où le mauvais goût se taille une part de choix. On pense au cinéma des Farelly, ou, plus lointainement, à certains délires des Monty Python. Ce qui est certain, c’est que le duo (ou le couple ?) qui s’engage dans l’entreprise de venir jouer ça, à deux, « avec les moyens du bord », doit être lui-même totalement déjanté.

Alors on se demande : « c’est qui ces gens ? ». C’est qui, ce couple de
cinglés, qui a décidé de raconter ça ? Petite fiction dans la fiction : il faut aussi raconter l’histoire du duo qui vient jouer Jacques et Mylène. C’est quoi, pour eux ? Une thérapie de couple ? Un drame sublime ? Une magnifique histoire d’amour ? Un poème dramatique ? Un exutoire pulsionnel ? Tout ce mauvais goût, c’est le leur ? À quoi ça ressemble,
l’intimité des autres ? Petite descente aux enfers comique, exhibitionnisme trash… Mais dans l’urgence, et avec enthousiasme…

Jouer partout

Il faudrait imaginer le duo d’interprètes comme les forains improbables d’un début de siècle précaire : jouer partout, avec trois fois rien, deux portes, un canapé, une télé, quelques Barbie traitées au chalumeau, des masques, du ketchup… Jouer partout, dans les cours, les caves, les entrées d’immeubles, les halls de théâtres, les arrière-cuisines : petite tragi-comédie portative pour l’arrivée des temps nouveaux, petite chronique de la catastrophe en cours…

Benoit Lambert