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Trilogie Eschyle


Après avoir mis en scène "L’Orestie", Olivier Py a poursuivi son dialogue avec Eschyle en adaptant ses tragédies pour deux ou trois comédiens, veillant à dégager dans les vieux mythes grecs les traits qui pouvaient interpeller directement un public contemporain.

Olivier Py a de la suite dans les idées autant que dans les admirations. D’Eschyle, il a déjà monté au cours des trois dernières saisons la trilogie de "L’Orestie" en version intégrale, puis "Les Sept contre Thèbes" et "Les Suppliantes" sous une forme réduite dont il signe le texte et l’adaptation. Il s’attaque à présent aux Perses, toujours dans l’esprit de ce "théâtre d’intervention" qui permettra aux quelques interprètes de ce spectacle de le présenter, ainsi que les deux précédents, dans des lieux où le théâtre ordinaire ne peut s’aventurer : salles des fêtes, établissements scolaires, comités d’entreprise… Les Sept, dans la vision qu’en offre Olivier Py, montre un homme qui déchiffre, dans sa cité assiégée, les images de l’épouvante que brandit l’ennemi à ses portes, et qui en déjoue les pièges afin d’y puiser de nouvelles raisons d’espérer. Cet homme ne se doute pas encore qu’il lui faudra combattre son propre frère ; le moment venu, brisé d’abord par la nouvelle, il se relève et part rejoindre son destin. L’intrigue des Suppliantes est elle aussi d’un dépouillement tel qu’elle en devient presque archétypique : un choeur de femmes, fuyant des noces auxquelles on veut les contraindre, vient demander asile et protection en terre d’Argos ; le roi du pays, après avoir hésité entre deux droits et deux intérêts – ceux de son peuple, ceux des suppliantes –, décide de leur accorder son soutien et se prépare à une guerre dès lors inévitable. La situation, sans autre ressort dramatique que les affres des malheureuses, suffit à évoquer des questions aussi essentielles que la violence faite aux femmes, l’exil et le malheur des réfugiés, l’hospitalité comme devoir. Les Perses, enfin, ont valu à Eschyle de remporter le concours de tragédie en 472 avant J.-C., ce qui en fait tout simplement de la plus ancienne tragédie conservée, et par conséquent du plus vénérable monument du théâtre occidental. Le sujet était fait pour frapper les esprits athéniens : l’aîné des Tragiques y transporte en effet son public au coeur du territoire ennemi. La scène est à Suse, huit ans plus tôt, devant le palais royal de Perse. La mère de Xerxès et le choeur des Fidèles choisis pour veiller sur le pays attendent le retour du roi et de ses troupes innombrables – retour qui ne peut être que triomphal, tant les forces grecques sont inférieures en nombre. Pourtant un sombre pressentiment trouble la reine-mère… Les Perses est à tous égards une oeuvre exceptionnelle. Eschyle ne s’est pas borné à imaginer les faits qu’il rapporte : il a lui-même combattu, tant sur mer à Salamine (480 av. J.-C.) que sur terre, à Platées, un an plus tard, tout comme il avait lutté à Marathon (où son frère Cynégire était tombé glorieusement alors qu’il tentait de retenir de ses mains un vaisseau ennemi). La terrible description des Perses tombés à l’eau, que les Grecs, armés de “fragments de rame ou de débris d’épave,” frappent “comme des thons ou comme un plein filet de poissons”, est due à un témoin qui a vu de ses yeux la mer, ce jour-là, prendre la teinte du sang. Enfin et surtout, si la tragédie grecque puise d’ordinaire son matériau mythique dans un passé très ancien, dans Les Perses, en revanche, Eschyle a choisi de traiter un événement vieux de moins d’une décennie, posant une sorte d’équivalence entre profondeur temporelle et distance géographique qui contribue à exalter implicitement la vaillance de ses contemporains, élevée au même rang que les exploits des âges héroïques. Mais dans le même geste, le poète du camp victorieux donne aussi la parole aux vaincus, dont la défaite devient ainsi un miroir de notre humanité commune. Aveuglement et démesure n’engendrent que désastre : de part et d’autre du gouffre qui semble séparer Grecs et Barbares, des hommes – fous ou sages, braves ou arrogants, rien que des hommes, confrontés à leur mortalité et aux mêmes dures leçons qu’elle inflige à tous, également.