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Sophia Charaï - Portrait


Une bohémienne, ce n’est pas seulement quelques foulards de gitane
et une tunique indienne. Les vraies filles du voyage, comme Sophia Charaï,
portent parfois une petite robe noire toute simple, des talons hauts et une
pointe d’accent parisien. Quand elle-même se dit « bohémienne dans l’âme »,
ce n’est nullement une usurpation. Au contraire : sa musique semble puisée à
mille traditions emmêlées, à mille héritages auxquels elle donne une
chatoyante cohérence. Marocaine ? Oui, mais comme si le Maroc était
frontalier de Harlem et de Bombay, comme si le flamenco était consanguin de
la bossa nova, comme si le Rajasthan et le Cap Vert mêlaient leur chant.

Avec Pichu, son premier album chez Universal Classics & Jazz,
Sophia Charaï dévoile les sortilèges d’une musique-carrefour qui ressemble à
sa vie : voyageuse parisienne, artiste aux arts variés, expérimentatrice de
traditions, mère d’enfants métis… S’il fallait à tout prix la résumer, on pourrait
dire qu’elle est une chanteuse de jazz aventurée dans les musiques du
monde, ou alors une chanteuse du Sud redessinant les contours de la
mondialisation.

Le Maroc dont elle est originaire est celui d’avant le grand écart,
lorsque l’on ne voyait dans les rues ni voile intégral ni piercings au nombril. « Il y avait au Maroc une sorte de Côte d’Azur très élégante et très libre. Le pays était plus ouvert, mais aussi plus moral. » Elle est élevée dans l’ombre portée de ces années enchantées qui font de la côte marocaine un point de
ralliement de la jet set mondiale. Sa famille appartient à la bourgeoisie libérale et cultivée qui a voulu un Maroc moderne. Grand-père très religieux, père architecte. À la maison, on écoute du jazz et de la soul, on regarde les
paillettes de Maritie et Gilbert Carpentier retransmises par la télé marocaine.
Si on chante en arabe, c’est dans les films égyptiens avec l’immense Farid El
Atrache. La musique marocaine est fondue dans le paysage, dans les chants
des rues et les fêtes de mariage.

Sophia arrive à dix-sept ans à Paris, pour des études d’architecture
tout à fait naturelles dans son milieu. Mais elle n’a pas vraiment l’intention de
rentrer au pays, au contraire de tous ses camarades venus se faire diplômer
en France. Ce sont ses études d’architecture qui l’amènent à chanter : « Pour
faire connaître son école, notre directeur a eu l’idée de nous faire monter un
énorme spectacle avec soixante personnes sur scène. » Les élèves font tout,
de l’écriture aux décors. Et Sophia chante, très naturellement, une fois qu’elle
parvient « à dominer l’émotion immense qui m’envahissait quand je chantais.
Au début, je pleurais dès que je chantais. ». Elle aura son diplôme et
construira même quelques maisons, mais elle bifurquera vers le circuit des
clubs de jazz avec les reprises des grands classiques, puis de premières
collaborations en français, des rencontres dans plusieurs langues… Pendant
ce temps, elle continue son chemin de vie, son chemin d’artiste. Elle est
photographe, expose, tente plusieurs expériences au théâtre, dessine deux
collections de haute couture…

Il lui sera aussi difficile d’expliquer à son père qu’elle ne rentrera
pas au Maroc, qu’elle va devenir artiste et qu’elle va épouse un étranger.
Ce dernier est Mathias Duplessy, guitariste, compositeur et producteur
(Enzo Enzo, Dikès, Bevinda…) avec qui elle s’aventure dans des chemins
souvent inédits pour des musiciens français. Ensemble, ils voyagent à la
rencontre du flamenco ou parcourent l’Inde des musiques. Là-bas, ils
enregistrent des bandes originales de films indépendants indiens ou se
lancent dans des jam sessions effrénées dans des maisons amies. La voix
jazz et les voix indiennes, la guitare flamenca, le sarangi et le tabla : des
musiciens savants, des musiciens des rues et des musiciens de la bohème
parisienne tout ensemble.

Pichu raconte tout cela, et dans une langue qui a rarement connu
tel dépaysement : « Mon premier album était en arabe littéraire, dit Sophia.
Je voulais quelque chose de plus rugueux, une matière et une mise en
bouche plus directement sensuelles. Au départ, c’est un pari de chanter de
telles mélodies en marocain, mais c’est vite devenu une évidence. »

Elle apporte ses envies de rythmes (le 6-8 jaillissant de sa mémoire
d’enfant marocaine), Mathias Duplessy construit des ambiances musicales
en jouant très vite tous les instruments, puis elle compose une mélodie. Elle
se souvient parfois du Chopin joué au piano pendant dix ans de son
enfance, retrouve le Brésil ou le jazz des nuits parisiennes, s’émerveille de
ses butins indiens ou flamenco. Faire de la world en anglais ? « Il était
logique de prendre une autre langue quand on va vers toutes ces couleurs
à la fois. Pour le marocain, je travaille avec Mohamed Zemmouri sur le
texte, en créant des scénarios qui se greffent sur le climat musical. »
Personnages abracadabrants, confessions poétiques, souvenirs masqués :
pour la première fois, la langue marocaine s’évade dans le maelström
d’accointances, de souvenirs et d’appartenances d’une musicienne du
nouveau siècle.

Bertrand Dicale