accessibilité

Archives saison 2007-2008

 
vendredi
4 avril
19 h
Théâtre de Cavaillon

Soirée-lecture Suzanne Lebeau  

Le bruit des os qui craquent

Partager
 

“Est-ce que nous, les adultes, avons le droit de vous parler de ces réalités
“dérangeantes” ?

 

" Montréal, le 25 janvier 2008

Chers amis,

Je vous écris aujourd’hui dans l’espoir d’avoir l’occasion de vous rencontrer lors de la lecture de notre nouveau projet de création, Le bruit des os qui craquent. Je sais que ce texte provoque des réactions très fortes, de celles que j’ai eues moi aussi lorsque j’ai rencontré la douloureuse réalité des enfants soldats dans un documentaire qui aurait pu rester, comme tant d’autres, silencieux dans un coin de ma mémoire.

Je n’ai pas pu oublier le regard de ces enfants privés d’enfance, leur profonde solitude dans un après qui ne leur donne pas beaucoup de chances. Je n’ai pas pu oublier qu’ils sont plus de 300 000 et qu’aujourd’hui encore d’autres enfants sont enlevés à leur famille et à leur enfance.

Je me suis d’abord demandée si l’auteure que je suis et qui a choisi le jeune public pouvait parler de ces réalités à nos enfants qui ne les connaissent pas… ces réalités qui nous bouleversent tant, nous qui sommes adultes ? Comme toujours quand je n’ai pas réponse, je suis allée rencontrer les enfants, ceux à qui je pense en écrivant. J’ai rencontré treize groupes d’enfants de 10 à 12 ans de milieux socioculturels différents. J’ai imaginé leur présenter le documentaire qui m’avait tant secouée sans faire de mise en contexte particulière, réservant l’après pour les commentaires, les questions, les échanges. Je n’avais qu’une question pour enclencher la discussion : est-ce que nous, les adultes, avons le droit de vous parler de ces réalités « dérangeantes » que vous ne connaissez pas ? La réponse a été unanime dans tous les groupes et le « oui, vous avez le droit » s’est rapidement transformé dans tous les groupes en : « vous en avez le devoir ». « Si nous ne savons pas, comment pouvons-nous nous situer dans le monde, comment pourrions-nous éprouver de la compassion, comment pourrions-nous nous préparer pour devenir des adultes conscients et responsables ? À quel âge, aurions-nous le droit de savoir ? »

Cette assurance que les enfants m’ont donnée a fondu devant la page blanche. Si je savais que je devais dire… je ne savais pas comment dire. J’ai vécu ces 15 mois d’écriture avec un doute vrillé à chaque image, des questionnements à chaque scène et une peine immense à tenir la main de la petite Elikia dans ce voyage de retour vers la vie normale qui était, sans qu’elle le sache, son dernier voyage.
À chacune des tentations d’abandonner le projet, et elles furent nombreuses, les témoignages sans équivoque des enfants revenaient en force pour me dire que je n’avais pas le droit de garder le silence. Je ne suis ni médecin, ni politicienne, ni marchande de canons. Je suis auteure, auteure dramatique, et ma passion pour le monde tel qu’il est et tel que je le voudrais, je dois l’écrire. Je me suis mise à écrire sans naïveté en connaissant les embûches qui se multiplient quand j’emprunte des chemins obscurs et peu familiers.

La première lecture que nous avons donnée dans le cadre de la Semaine de la dramaturgie du CeAD en décembre 2006 nous a convaincus que si ce texte a été écrit pour les enfants, il rejoint directement les adultes et pas seulement ceux qui se sentent concernés par l’enfance. La réaction a été unanime et bouleversante. Les adultes qui ont vu la lecture réclament pour eux aussi ce texte qui parle du monde dans les aspects les plus sombres. Depuis que les médias nous permettent d’être présents dans tous les coins du monde de notre fauteuil, la force et l’impact des images présentées sans contexte se diluent dans l’accumulation. La réalité a pris le poids de la fiction alors que le théâtre qui est ouvertement fiction a pris le poids émotif de la réalité. Nous l’avons constaté avec le jeune public : une gifle sur scène a plus d’impact qu’une guerre en direct, avec ses morts et le sang qui coule.

Et puis, il y a vous tous qui avez le choix et le pouvoir de vous associer au projet et à sa diffusion. Je comprends vos doutes, je les ai vécus quotidiennement pendant des mois mais une amie journaliste m’a aidée à aller au bout de ce projet. Elle m’a simplement dit : « Tu crois, Suzanne, que le public ne peut pas voir et entendre ce que d’autres vivent tous les jours dans leur corps et dans leur âme ? »

Je vous invite à découvrir l’histoire d’Elikia, Joseph et Angélina qui vous amèneront dans l’intimité de ce qu’ils ont vécu et à venir discuter librement avec l’équipe de création de la proposition artistique et des enjeux qu’impliquent la diffusion du spectacle. Au plaisir de vous rencontrer très bientôt.

Bonne lecture,

Suzanne Lebeau "

 
 
 
 
Haut de page