archives
ss
ce

"Seuls" : présentation


« Ce n’est pas le froid de l’hiver ni le manque de lumière. Ce n’est pas même
l’ombre de la mort qui rôde, encore moins la conscience d’une catastrophe.
Il n’y a, d’ailleurs, pas même une conscience. Il n’y a rien. Une forme léthargique
d’indifférence. C’est imperceptible. Il suffit de peu. Une déviation d’un degré
et les choses perdent leur saveur. Pourquoi se lever s’il faut bien se recoucher
et pourquoi manger si c’est pour avoir encore faim et recommencer à manger
et sans cesse chuter d’un geste vers un autre, éternel ressassement.

Ce n’est rien. Un frémissement. Quelqu’un. * Cela pourrait être n’importe qui
et c’est bien là la douleur. Et c’est comme pour tout le monde qui, se réveillant
chaque matin et se regardant dans la glace, pense : « cela pourrait
être n’importe qui ». Et la vie, comme une énigme, joyeuse ou malheureuse,
la vie engluée dans un temps trop linéaire, comme une flèche.
Cela pourrait être n’importe qui. Il pourrait s’appeler n’importe comment.
C’est ce que, du moins, il pense, lorsqu’on lui demande son prénom :
« comment vous appelez-vous ? »

Je m’appelle Harwan, mais ça n’a aucune importance et je pourrais bien
m’appeler n’importe comment, comme n’importe qui. C’est comme ça.

Ce n’est rien.
Harwan, un étudiant montréalais d’une trentaine d’année, sur le point
de soutenir sa thèse, se retrouve, suite à une série d’événements
profondément banals, enfermé une nuit durant dans une des salles
du Musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg. La nuit sera longue. Elle durera plus
de deux mille ans et l’entraînera, sans qu’il ne puisse s’en douter
une seconde, au chevet de sa langue maternelle oubliée il y a longtemps
sous les couches profondes de tout ce qu’il y a de multiple en lui.

Je m’appelle Harwan. »

Wajdi Mouawad