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Revue de presse

Lignes de faille


C’est avec Lignes de faille que Catherine Marnas aurait dû
inaugurer son mandat à la tête de la Criée de Marseille,
où ministère et ville lui avaient annoncé sa nomination en
décembre dernier. Elle a été évincée au dernier moment pour
d’obscures raisons. Marnas a finalement monté le spectacle
au TNS, à Strasbourg, et la dernière a lieu ce soir. Le roman
de Nancy Huston fait près de 5OO pages, le spectacle
dure plus de quatre heures trente, c’est une histoire qui ne
lasse pas. La romancière raconte cinquante ans de l’histoire
du monde sur le mode d’un flash-back à travers quatre générations.
La metteure en scène Catherine Marnas ne bouscule
pas l’architecture du roman et parvient à en restituer
l’essentiel, et d’abord la part d’enfance, une naïveté joyeuse
et douloureuse, qui invite à ouvrir grand yeux et oreilles. La
meilleure réponse à sa déception est dans ce spectacle, qui
emporte et fédère.

René SOLIS, Libération

Saga autour d’une famille modèle pour les "aryens"

Lignes de faille, le spectacle créé par Catherine Marnas à partir du roman de Nancy Huston, part d’une histoire connue, qu’il est bon de rappeler.
C’est celle des Lebensborn ("fontaines de vie"), les institutions mises
en place par les nazis pour développer la race aryenne. Créés en 1935 à
l’initiative d’Heinrich Himmler et dirigés par les SS, ces "haras humains"
servaient à faire naître et élever des enfants destinés à former l’élite du
grand Reich à venir.
Au départ, ces enfants étaient ceux de filles-mères, qui les abandonnaient.
Puis il y a eu ceux spécialement conçus par des femmes "aryennes
" et des SS. A partir de 1939, ils furent rejoints par des enfants arrachés
à leurs familles dans les pays annexés ou occupés. Choisis en fonction de
critères raciaux (blonds, yeux bleus...), ils furent "germanisés" de force
dans des Lebensborn, puis confiés à des familles allemandes. On estime à
250 000 le nombre de ces enfants. Seuls 10 % d’entre eux ont été retrouvés
à la fin de la seconde guerre mondiale.
Dans Lignes de faille, le sort des Lebensborn est évoqué à travers une
famille dont l’histoire suit quatre générations, en remontant le temps, de
2004 à 1944. Chaque épisode est vu par les yeux d’un enfant au même âge
 : six ans. Chacun de ces enfants a un grain de beauté, qui sert de clef de
voûte au récit. Mais c’est à la toute fin que l’on comprend vraiment ce qui
lie Sol, un gamin américain de 2004 qui se croit surpuissant, à son arrière-
grand-mère Kristina, qui découvre en 1944 qu’elle n’est pas la fille de
ses parents allemands, mais une Ukrainienne "Lebensborn".

Comme un manga

On n’est pas obligé d’aimer le roman de Nancy Huston, qui n’hésite pas
à tout embrasser, à "surfer" sur soixante ans d’Histoire et à oublier le
style. La crainte de le voir adapté au théâtre s’efface devant la réussite
de Catherine Marnas, qui tire Lignes de faille vers le haut, et lui donne la
force d’une saga à la Wajdi Mouawad. Le spectacle dure 4 h 30, et le temps
passe sans que jamais l’on s’ennuie ni s’exaspère du propos, parce que
Catherine Marnas a su trouver la forme adéquate : elle traite le roman
comme un manga, ce qui écarte toute prétention à vouloir être définitif sur
l’Histoire et la question terriblement délicate des Lebensborn.
Tout se passe autour d’une table, lieu familial par excellence, que l’on
retrouve dans les quatre épisodes. Cette table est posée sur un sol blanc,
où viennent s’inscrire des images d’actualité. Les personnages sont
repérables et stylisés, surtout les enfants, qui jouent un rôle essentiel : ce
sont eux qui racontent l’histoire.
De même que Catherine Marnas ne cherche pas à gommer leurs monologues,
elle ne demande pas aux comédiens d’imiter les enfants, mais
de restituer le registre de l’enfance. Du coup, ils sont crédibles, parce
totalement dans la fiction. Et ils sont très bien interprétés par des comédiens
qu’on voit passer de 6 à 76 ans sans problème. Cette qualité de la
distribution concourt beaucoup à l’intérêt de Lignes de faille, qui offre à de
nombreux spectateurs, surtout les plus jeunes, une bonne introduction à
l’histoire des Lebensborn.

Brigitte SALINO, Le Monde

“Lignes de faille” est un roman de Nancy Huston, récompensé en 2006
par le prix Femina, puis en 2007 par celui du Livre Inter. Dans cette saga
de 500 pages, se relaient 4 enfants d’une même lignée. Le premier est
Sol, un petit Américain d’aujourd’hui, “fils de Google et de Dieu”, enfantroi
tout-puissant. Son père, Randall, a grandi à New York au début des
années 1980, puis à Haïfa, où il a suivi sa mère, Sadie. En 1962, celle-ci
se morfondait chez ses grands-parents à Toronto, en attendant sa mère
chanteuse et bohème. Kristina, la diva, avait 6 ans à Munich pendant la
débâcle allemande. Elle porte un lourd secret qui influe sur sa destinée
et sur celle de ses descendants comme une onde de choc… Métaphore de
cette transmission, un grain de beauté héréditaire, vécu comme un trésor
ou une maladie honteuse. Dense, sobre, captivant, “Lignes de faille” se
dévore d’une traite. Sur scène, la pièce, montée par la compagnie Parnas,
est scindée en deux parties de deux heures, visibles sur deux jours ou en
continu. Lors de la création de la première partie, l’année dernière à Gap,
Catherine Marnas et ses comédiens ont su convaincre. Nancy Huston la
première, qui déclarait : “C’est bouleversant de voir prendre vie dans la
réalité des gens, des événements qui se sont passés dans ma tête. C’est
comme un rêve éveillé”.

Emmanuelle GALL, Télérama