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Revue de presse

Gemelos


Le ravissement du conte de fées qu’est Gemelos tient à la parfaite maîtrise des différents éléments mis en jeu par
la compagnie : le lieu du jeu et ses accessoires, le jeu des acteurs et celui qui s’opère entre l’espace et le temps.
Gestuelle, voix, musique, costumes, masques, décors, toiles peintes, objets en bois miniatures, projections,
lumières, procédés d’apparition ou d’escamotage des uns et des autres, jeu des écrans délimitant le regard
pour mieux le focaliser, jeu avec l’espace pour rapprocher ou éloigner du regard du spectateur les scènes, les
personnages ou les objets pour en accentuer les émotions et la poésie, etc.… toutes choses qui font de Gemelos
une pièce rare, forte et qui, personnellement, m’a fait penser aux cadeaux cinématographiques que sont les films
d’animation de Jiri Trnka.

Jacques Renard, Arte

Rejoint en 1995 par le scénographe Eduardo Jiménez, Zagal, Laura Pizarro et Jaime Lorca vont faire de la Troppa
une compagnie de renommée mondiale. D’abord avec un Voyage au centre de la terre inspiré de Jules Verne
mais aussi de Méliès pour les références visuelles. En 1999, ils créent leur plus gros succès, Gemelos, adapté
du roman Le Grand Cahier d’Agota Kristof. De l’aventure des deux jumeaux orphelins recueillis par leur terrible
grand-mère durant la Seconde Guerre mondiale, ils font une métaphore de la dictature de Pinochet et de tous les
mécanismes de soumission. Tout en respectant les contraintes du castelet, ils les transcendent à coups de jeux
de miroirs, de projections lumineuses, de changements de décor avec toiles peintes et diaporamas. Du cinéma,
ils retiennent le souci du cadrage et le recours au plan séquence. Et mélangeant acteurs, marionnettes, masques
et images projetées, ils jouent le l’ambiguïté entre réel et virtuel.

René Solis, Libération

Avec le récit noir et désenchanté d’Agota Kristof, La Troppa a fabriqué pour la scène un conte moral où l’espoir
affleure fragilement au pays des ombres et des inquiétudes, entre Guignol et Adolf Hitler, comme si le pire était
non pas nié mais surmonté.
Ceux-là sont trois : ils sont mimes, comédiens, conteurs, bruiteurs et s’enchantent de dessiner un monde avec
de gros crayons de couleur : ciel, nuages, moulins, clochetons, vaches, champs de blé. Un joli monde qui a tué
à jamais l’idée même de la douceur.
Ces chiliens tentent de dire l’innommable : l’enfance volée, la guerre, la Shoah, dans l’intimité d’un conte
miniature. Pour cela, ils utilisent les faibles ressources, les ressorts sensibles, de la pantomime et du théâtre de
marionnettes. On sort de l’aventure ému comme devant un jouet brisé, au bord des larmes, un peu bête mais
régénéré.

Frédéric Ferney, Le Figaro

Rares sont les créations qui touchent si fort au coeur et à l’intelligence.
Gemelos est de ces spectacles dont on sort en larmes, triste et régénéré. Du Grand Cahier d’Agota Kristof,
qui raconte à la première personne du pluriel l’itinéraire en temps de guerre de deux frères réfugiés chez leur
effroyable grand-mère, les acteurs-metteurs en scène ont tiré une bouleversante métaphore de leur histoire, celle
du Chili de Pinochet.
L’intuition de transposer ce roman à la langue coupante dans un espace miniature aux couleurs enfantines se
révèle vite évidente pour en extraire la fable douloureuse. Les changements constants d’échelle, de l’humain au
pantin, traduisent mieux que les mots la dévastation de l’enfance, paradis à jamais perdu. Sous les masques des
acteurs à la gestuelle mécanique, c’est toute une jeunesse chilienne brutalement expulsée de l’insouciance par
les militaires putschistes qui surgit devant nos yeux, pour atteindre à cette souffrance universelle de la mémoire
collective.

Maïa Bouteillet, Libération