Résidence de la Compagnie du Théâtre de l’Entrouvert pour le spectacle L’Enfant

 

vendredi 27 novembre 2020

Du 19 au 24 nov., La Garance - Scène nationale de Cavaillon a accueilli en résidence la Compagnie du Théâtre de l’Entrouvert pour le spectacle L’Enfant (création en 2018). Elise Vigneron, directrice artistique de la Compagnie nous en dit plus.



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En résidence à La Garance, les objectifs de la Compagnie
La dernière fois que nous avons joué ce spectacle, c’était en septembre 2019. Nous avions prévu un temps de reprise avant la tournée de novembre au Théâtre des quatre saisons à Gradignan, à la suite duquel nous devions jouer 7 représentations. La tournée a été annulée, et heureusement nous avons eu la chance de pouvoir maintenir cette résidence à La Garance.
Les objectifs sont : la reprise de rôle de la marionnettiste Sarah Lascar par Cécile Doutet et la reprise de mon rôle par Alice Faravel.

L’Enfant, un spectacle adapté de la pièce La mort de Tintagiles, par Maurice Maeterlinck (1894)
Au tout début, l’envie a été d’approfondir le travail que je mène sur la réception du spectateur en optant pour une forme immersive. Selon moi, cette pièce, se vit plus que ce qu’elle ne se comprend car dans l’écriture de Maeterlinck tout se joue dans les interstices, les silences, les non-dits, dans l’atmosphère plus que dans les actions. En étant inclus dans le dispositif, le spectateur est invité à vivre cette pièce comme une expérience sensible.

Cette pièce offre plusieurs niveaux de lectures possibles. On perçoit le récit : deux sœurs, Ygraine et Bellangère vivent sur une île. Le retour de Tintagiles, le petit frère, ravive leur frayeur. Dans la tour du château habite la reine, dévoreuse d’âmes. Elle veut Tintagiles et finira par l’arracher à Ygraine, dont la force ne suffira pas à sauver l’enfant.

Mais derrière la fable se dessine une vision symbolique et métaphysique du réel. La thématique du passage est au cœur de la pièce : frontière entre le visible et l’invisible, entre la vie et la mort, le fini et l’infini.

Nous avons adapté ce texte en recentrant la pièce sur le parcours intime d’Ygraine. Personnage au départ soumis aux volontés de la reine, elle entre en révolte motivée par la menace qui pèse sur L’ENFANT, son jeune frère Tintagiles. Affranchie de sa position passive, elle convoque en elle le soulèvement et affronte la puissance invisible et monstrueuse de la Reine. Finalement, avec cet axe de lecture, nous nous intéressons davantage à l’acte vital de révolte et au parcours initiatique d’Ygraine, plutôt qu’à l’aspect funeste de la disparition de Tintagile. Le dénouement de la pièce est alors un acte de régénérescence.

Les arts de la marionnettes
Les arts de la marionnettes se situent à un point de jonction entre le mouvement, les arts plastiques et le théâtre. J’ai été formée à l’École Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette (à Charleville-Mézières), on apprend toutes les techniques traditionnelles. Je m’inspire de ces techniques et de la fonction originelle de la marionnette pour développer un langage contemporain. À ses origines, la marionnette, présente au cœur des rituels, avait une fonction animiste : créer un pont entre le monde des morts et des vivants, le visible et l’invisible. À l’heure actuelle, nous sommes coupés du cycle vie/mort/vie. L’animation de la matière nous replace dans un monde organique en perpétuel mouvement.

La matière, les objets, les figures, nous parlent car ils sont muets, ils sont des passeurs entre les mondes et les espaces, ils abolissent les limites. Pour moi la force de la marionnette réside dans le fait qu’elle parle au sensible, à l’inconscient, langage qui est plus large que celui des mots et de la narration car il nous ouvre à un monde imaginaire à la fois intime et commun.

La marionnette du spectacle
La marionnette de L’ENFANT, est à taille réelle. Esthétiquement, elle s’apparente à une statue, en écho à l’aspect minéral de certains éléments de la scénographie : les pierres, les os, le plâtre. Son apparence de statue amène un trouble. Celui du passage entre le mobile et l’immobile, la mort et l’animé à l’image de la posture de l’enfant qui se situe entre les mondes.
Il s’agit d’une marionnette à fils, développant les principes de manipulations que nous avons explorés dans ANYWHERE : la marionnette est manipulée à distance par un système de fils déportés. Cette marionnette a également été conçue pour être directement manipulée à la main par la comédienne qui interprète le rôle d’Ygraine.

La scénographie de L’Enfant, une « esthétique de la ruine, du désordre et du chaos »
Je me suis beaucoup inspirée de certains plasticiens, comme Tadashi Kawamata et nourrie des écrits des anthropologues tels que Yohan Moreau, écrivain de Vivre avec les catastrophes et Jared Diamond auteur de Effondrement, comment les sociététs décident de leur diapatition ou de leur survie ainsi que du philosophe Didi Hubermann, auteur de Soulèvement.
Les scénographies sont éphémères, elles se décomposent et se recomposent en direct, et construisent anisi des espaces en perpetuelle mutation. La ruine est un passage vers une reconstruction. Les matériaux : plâtre, bois, pierre, poussière, ossement sont présents sous différentes formes. Ces différents états de matière manifestent les états intérieurs traversés par le personnage central.

Un spectacle « immersif »
Toute la scenographie est installée sur le plateau du théâtre. Les spectateurs, une soixantaine, sont guidés par les personnages à travers les différents espaces. Le spectateur est au cœur d’un dispositif en perpétuelle évolution, un monde vibrant dont les repères troubles nous invitent à prendre conscience de l’instabilité des choses. L’univers sonore est très présent. Il est spacialisé : le son environne le spectateur, il se déplace et agit sur les matériaux. Les spectateurs éprouvent physiquement ce spectacle.
Je conçois la création d’un spectacle comme un proposition faite au spectateur à vivre une expérience. L’œuvre se vit dans la relation, et se construit ensemble à travers un langage sensible.

L’environnement sonore
S’inspirant librement de la partition de La Mort de Tintagiles écrite à l’époque par le compositeur Jean Nougues, les musiciens Julien Tamisier et Pascal Charrier ont composé une pièce musicale à partir d’un piano préparé (cordes frottées, tapées, impacts, grondements...). A cet univers musical prégnant se mêlent des voix, des vibrations, des sons organiques. La spatialisation sonore réalisée par Géraldine Foucault immerge le spectateur.

Les projets actuels et les créations en cours de la Compagnie
Actuellement, je suis sur un projet participatif et évolutif, LANDS, habiter le monde. Je moule les pieds des participants, j’en fais des installations avec des pieds de plâtre puis ce travail va donner naissance à une performance avec les participants et les moulages de leur pied en glace.
La création aura lieu en mai 2021 au Festival tous dehors, programmée par La Passerelle - Scène nationale de Gap. Lands représente une communauté humaine, à travers l’image d’un chœur fait de pieds de glace pour questionner notre identité individuelle, collective et planétaire.

En parallèle à ce projet, je travaille avec une glaciologue Maurine Montagnat avec qui je vais créer un duo logo arts-science à l’automne prochain au Citron Jaune à Port Saint Louis du Rhône.
J’ai aussi dans la tête l’envie de créer une plus grande forme à partir des Vagues de Virginia Woolf avec des marionnettes de glace à taille humaine, c’est un projet pour 2022.
C’est 3 projets s’inscrivent dans un nouveau cycle que je mène sur la glace.

La situation actuelle et la culture
La situation actuelle place l’art et la culture comme un domaine non essentiel. Je reste persuadée que le théâtre a toute sa place dans les moments de crise, même sanitaires. Nous avons tous besoin de nourir notre pensée et de nous retrouver dans une energie collective. C’est là, la place du théâtre. Même si on profite de cette situation d’arrêt pour penser les projets, répéter, réfléchir à de nouveaux modes de création, notre visée première est le dialogue avec les spectateurs .