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Pierrot lunatique - Note d’intention


OEuvre inquiétante, oeuvre phare, oeuvre pivot, oeuvre avant-gardiste, oeuvre injouable, oeuvre
inécoutable…voilà quelques-uns des mots qui viennent à l’esprit d’un metteur en scène quand on lui
parle du Pierrot lunaire de Schönberg.

L’oeuvre qui se découpe en trois cycles de sept poèmes met en scène le personnage de Pierrot :
fantasmes amoureux, sexuels et religieux dans la première partie ; monde cauchemardesque et
blasphématoire dans la seconde ; nostalgie d’un passé dans la troisième. Tout cela au travers d’une
poésie allemande symbolique traduite du français (belge), qui se veut espace de rêve ou de
cauchemar, imagerie exutoire d’une décadence provocatrice.
En bref, l’esprit du cabaret berlinois, où dans un climat d’effondrement progressif social et politique, le
cabaret devient symbole cathartique d’une souffrance humaine grandissante.

Dans cette forme où les artistes sont mélangés de plain-pied avec le public, où l’on consomme des
boissons alcoolisées jusqu’à l’oubli de soi, où l’étymologie du mot « cabaret » signifie « petite
chambre », on assiste à la performance absolue et hystérique d’une femme, qui exhume les principes
mélangés d’érotisme, de douleur, d’ironie, de haine et d’imprécation. Une sorte de tragédie hallucinée,
où le rire naît quand on n’a plus rien.

Alors oui, le cabaret sera là. La petite chambre. Les musiciens mêlés au public. Les boissons. Mais
aussi le bonimenteur, qui dans toute forme académique de cabaret, commente l’action, l’interrompt. Ce
sera le rôle du metteur en scène, qui s’interrogera sur le moyen de faire entrer cette musique savante
dans une forme populaire ; qui se rappellera qu’il aura fallu plus de quarante répétitions pour mettre en
place cette musique à sa création.

La construction de la forme même du Pierrot lunaire, son atonalité vénéneuse, ses emprunts aux
formes anciennes, seront la matière même du cabaret où chef d’orchestre, musiciens, chanteuse et
metteur en scène, se déchirant sur les choix interprétatifs, recréeront sous nos yeux la folie de cette
musique singulière.

Peu à peu, au milieu du public, l’oeuvre prendra corps jusqu’au vertige. Tous seront alors mûrs pour
incarner Le Pierrot, pour le voir naître et respirer sous les yeux d’un public de cabaret qui assistera,
médusé, à la convulsion profonde d’une humanité lacérée à l’aube d’un vingtième siècle sanglant et
traumatique.

Renaud Marie Leblanc