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Phèdre, "la brillante, l’éclatante"


" La pièce entérine une thématique autour de la lumière et de l’ombre, et plus
profondément autour de l’image.

Phèdre voit le ciel rempli de ses aïeux – elle est la petite-fille du Soleil – et la
lumière qui l’éclaire dès les premiers instants de la pièce, la consume aussi,
comme si la clarté de l’aveu pouvait brûler. Tout au long des cinq actes, le
personnage ne cessera d’essayer de fuir cette surexposition jusqu’à devoir
l’assumer, et apercevoir sa propre image exposée en tous lieux. Le jour est souillé par la présence de Phèdre : elle est la maladie qui atteint la lumière. Son éclat – « Phaedra », étymologiquement « la brillante » – presque maladif et épidémique, modifie la structure même de l’air qu’elle respire. Phèdre est un poison qui contamine son environnement.

J’imagine tout un travail autour de l’ombre, de la fuite, du secret et de l’aveu.
Phèdre est malade de sa passion ; elle répand cette maladie autour d’elle. Notre
tâche s’ensuivra autour de la mutation physique, de ce que la passion crée de
différent en nous, et de mortifère. Il faudra se concentrer avec les acteurs sur cette perdition, cette complaisance de l’être à la maladie. Qu’on ne s’étonne pas sur le scandale moral que la pièce produisit en son époque : Ce n’est pas tant le désir de l’héroïne pour son beau-fils, que cet abandon charnel et décadent qui fit se replier Racine vers son silence puritain.

Dans sa plus grande pureté, Phèdre n’est pas une pièce politique, mais une
excavation des désirs profonds et des violences humaines. Chaque personnage
atteint un paroxysme mental et physique, aux prises avec non pas un sentiment,
mais une pulsion première et immédiate. J’y retrouve la soudaineté et la violence
des rapports humains dans l’oeuvre de Lars Norén où les individus ne sont
qu’altération et qu’altérité au présent. C’est sans doute cette modernité qui m’a
toujours touché dans Phèdre. Racine n’y est plus seulement le peintre des amours contrariées (Andromaque) ; l’auteur absolu de musicalité et de retenue (Bérénice) ; le pourvoyeur de pièce à rebondissements (Britannicus) ; il ajoute a ces perspectives la dimension obsessionnelle de l’humain, son inavouable goût pour la violence, le sentiment adroit d’une perdition mentale et physique qui naît de son irrépressible besoin de posséder, non pas le pouvoir, mais l’autre et soi-même au travers. "

Renaud-Marie Leblanc