archives
ss
ce

Note d’intention

Les Borgnes


Mon désir de me heurter à cette pièce « Les Borgnes
ou le colonialisme intérieur brut » de M. Benfodil
est avant tout suscité par l’intensité qu’a ce texte
de démultiplier presque à l’infini les points de vue.

Benfodil agit ici en anthropologue, il s’intéresse
aux aspects obscurs de l’être humain, révèle les
rapports pervers que tout groupe social entretient
avec le pouvoir, compare les réactions humaines
à celles des animaux sauvages. En scrutant la
réalité intérieure de l’homme, il en extrait un constat
critique et désillusionné sur la politique, sur les
grands bouleversements historiques et la mort des
idéologies. Rapport au père, au pouvoir, hérédité,
transmission, identité, rapport à l’Algérie, rapport
Algérie – France (et non France – Algérie puisque,
tout du moins en France, c’est toujours présenté
dans cet ordre).
Mais Benfodil agit aussi et avant tout en poète et
en homme de théâtre. On a à faire, comme souvent
chez cet auteur, à une pièce d’autant plus explosive
qu’elle est condensée à l’extrême, les scènes sont
explosives, la langue aussi. Impossible de démêler
les fils de ces scènes enchaînées. Impossible de
distinguer dans les différentes parties ce qui ressort
et guide la pensée, car c’est l’ensemble justement
qui donne un sens à chacune des séquences.

C’est l’histoire de Samir, metteur en scène, son
problème, héréditaire, la vision, vision double des
choses, selon qu’il regarde avec l’oeil droit ou l’oeil
gauche, le tout et son contraire.
Marié puis séparé
de Sarah, père de Samy, qui a la même tare que
lui, Samir, le personnage central de la pièce va
devoir composer avec un désordre qui perturbe
complètement son quotidien et surtout sa relation
au monde. En suivant le parcours de Samir à la
quête de la source de cet héritage (la borgnitude
qui lui permet de voir le tout et son contraire selon
l’oeil utilisé) qu’il lègue à son tour à son fils, nous
sommes confrontés à la subjectivité du regard. Et
surtout comment selon l’angle, l’endroit où l’on se
trouve, ou tout simplement l’état dans lequel on est,
la vision peut changer, changer nos vies et même
changer l’Histoire. Et ici il s’agit de l’histoire de la
guerre d’Algérie. Une histoire que Samir va souvent,
regarder dans tous les sens et surtout inverser pour
mieux scruter notre mémoire commune.

Les personnages de cette pièce sont à la fois
tragiques et comiques. Douloureusement liés l’un
à l’autre. Aucun jugement n’est porté sur eux, ils
existent chacun de façon indépendante ; l’acteur
peut donner autant de densité à l’un qu’à l’autre,
et du même coup, le spectateur peut sortir du
manichéisme habituel : il n’y a pas de « bons » et
de « méchants ». Tout se passe vite, comme si ces
personnages se précipitaient vers la fin (leur fin)
dans une fièvre et un désir vivaces. Car la pièce
aborde peu le thème de la mort de façon frontale
mais au contraire la vie, le trop plein de vie, l’envie
de vivre, la sexualité, le désir.

Formidable matière à théâtre, « les Borgnes ou
le colonialisme intérieur brut » nous offre tous les
styles, scènes rapides et burlesques, monologues
déchirants, mise en abyme, qui demandent
plein expérimentations, essais, travail avec les
comédiens. Cette matière à théâtre s’expérimente
sur le plateau avec les comédiens et l’ensemble
de l’équipe de création (scénographe, créateurs
lumières et son…). Elle réclame aussi un
extraordinaire et passionnant travail de dramaturgie.
C’est pourquoi je fais appel à la collaboration du
Dramaturge Christophe Martin, avec qui j’ai déjà
travaillé dans ma précédente création, « Bleu Blanc
Vert » de Maïssa Bey.

Ça parle vite, précisément et surtout physiquement.
Axé sur une violente guerre verbale, ce texte me
pousse à imaginer un profond travail de mise en
voix, comment l’acteur s’empare de cette parole.
Mise en voix de la parole mais aussi mise en corps
et mise en espace. L’ingéniosité et la férocité de
l’écriture de Benfodil m’encouragent à poursuivre,
comme souvent dans mes spectacles, une réflexion
sur le moteur de la parole : pourquoi le personnage
prend la parole ? Qu’est-ce qui déclenche la
parole ? Pourquoi il se met à parler à ce momentlà
 ? Comment l’acteur avec son corps, sa voix, s’en
empare t-il ?

« Les Borgnes ou le colonialisme intérieur brut »
est une matière à théâtre qui restitue un présent
immédiat et l’histoire de la société sans négliger la
vie humaine. Dans sa joie, sa peine, son espoir et
son impossibilité d’être, sa désespérance. Si cette
« désespérance » existe, elle ne s’inscrit pas dans
un flou poétique mais dans une pièce qui malgré sa
complexité reste très concrète.

Kheireddine Lardjam