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Note d’intention

Salves


“Lorsque j’ai entamé cette nouvelle pièce, il m’est revenu à l’esprit ce qui pour Turba nous a enthousiasmé
dans le De rerum natura de Lucrèce : les atomes déclinent perpétuellement, mais dans leur chute, ils font
à un moment un écart dans leur course, le clinamen. Il suffit qu’un atome bifurque légèrement de sa
trajectoire parallèle pour entrer ainsi en collision avec les autres d’où naîtra un monde, l’invention d’une
forme nouvelle qui peut donner lieu à des conséquences inouïes.

De même, au sujet de la parabole de Franz Kafka sur laquelle s’appuie notre dernière pièce Description d’un combat, Hannah Arendt écrit que l’homme ouvre par sa présence une brèche dans le continuum du temps entre passé et futur faisant ainsi dévier les forces antagonistes très légèrement de leur direction initiale en
créant une force diagonale qui ressemble à ce que les physiciens appellent un parallélogramme de forces.

Faisant allusion à la « perte de l’expérience » de Walter Benjamin provoquée par la répétition des catastrophes collectives du XXème siècle qui ont transformé le présent en un champ de ruines dépourvu
d’inscription dans l’histoire, c’est-à-dire sans mémoire ni devenir, Georges Didi-Huberman nous propose dans son livre, Survivance des lucioles « d’élever, dans chaque situation particulière, cette chute à la dignité,
à la beauté nouvelle, en faisant de cette pauvreté même une expérience selon la leçon de Walter Benjamin
pour qui déclin n’est pas disparition. »

Il faut « organiser le pessimisme » disait Walter Benjamin.
Travailler donc à faire surgir ces forces diagonales résistantes, sources de moments inestimables qui survivent à l’oubli, ces voix qui, du fond des temps, nous font signe. Travailler notre pessimisme et nos peurs et ainsi échapper à celle, ambiante, qui nous écrase et nous rend
impuissants, tristes et fourbus.

Cela, avec l’accompagnement de 7 interprètes, complices des créations antérieures.”

Maguy Marin