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Note d’intention

J. Jouanneau


Les 7 raisons qui m’ont fait écrire PinKpunK CirKus :
> Pour tous les gens qui voyagent, que ce soit sans bouger, à pied, en vespa ou à dos de chamelle.
> Pour le petit cirque qui passa dans mon village, j’avais alors sept ans, et ne me souvenant de rien, j’ai dû
réinventer tous leurs tours.
> Pour ma soeur qui était près de moi l’an passé quand notre vieille mère est morte, et que nous avons compris,
à plus de 60 ans, qu’il n’y avait pas d’âge pour être orphelins.
> Pour mes souvenirs d’instituteur se demandant comment faire rire ses élèves avec une grammaire encombrée
de syllepses et de synecdoques.
> Par amour de Jacques Demy et de ses Demoiselles de Rochefort.
> Pour les enfants sans papiers qu’on est venus enlever de nos écoles, et pour le Cirque Romanès interdit de
tournée au prétexte que les enfants n’étaient pas scolarisés.
> Pour délivrer les mots en cage.

Pourquoi j’écris pour les enfants :

Évidemment je n’écris pas pour enfants, évidemment non, ou alors, le disant, je me mentirais, puisque cela n’existe
pas, pour moi, les enfants, c’est même peut-être contre cela que j’écris, ce pluriel faussement rassembleur et de fait
très cavalier, et c’est sans doute afin de préserver leur singulier que je me plais à les imaginer isolés dans les théâtres,
regardant la scène, et personne à leur droite, et personne à leur gauche, nul appui, un fauteuil sur quatre, un
rang sur quatre, seuls comme jamais, c’est ainsi, oui, que j’aimerais qu’ils soient, toujours dans les théâtres, et bien
entendu les bras croisés, et l’index sur la bouche comme il se doit, et on se tient droit, désir de fou furieux qu’on peut
certes apparenter au cachot, mais me sentir seul dans le noir avec pour seule compagnie le vaste monde éclairé par
les rampes du plateau, un peu dans la position du souffleur dans son trou, il me semble que oui, enfant j’aurais aimé
cela, quand bien même la peur se serait assise à mes côtés.
Non, on ne peut pas tout dire aux enfants ils n’aiment pas, ils savent bien eux que ça ne se peut pas, que tout dire ne
veut rien dire, que c’est un mensonge tout dire, rien qu’une bêtise, et non encore, écrire pour eux ce n’est pas comme
écrire pour les grands, c’est bien mieux, ça du moins je peux le dire, même si c’est souvent plus difficile au demeurant,
l’enfant ne se laissant pas oublier quand je lui écris, la grande personne si. Elle, lui écrivant je peux m’en passer,
et même je ne lui écris vraiment que si, le faisant, je n’ai aucun autre destinataire dans la tête, mais l’enfant lui,
est toujours là, s’impose, se rappelle à moi dès que je le fuis, me disant tout haut « Pourquoi tu me fuis ? », il n’aime
pas, aime moins encore au demeurant que je me prenne pour lui, que je fasse semblant, c’est comme grande personne
qu’il veut que je lui écrive, ne souhaitant d’ailleurs pas pour autant que je lui signifie comment il doit vivre, s’il doit
mettre son index ou le pouce dans le nez pour le curer, il n’a pas besoin de moi pour ça, il veut savoir tout simplement
qui j’étais moi enfant, et comment je m’y suis pris pour grandir, oui comment tu t’y es pris, toi ? me demande-t-il, c’est
le comment qui l’intéresse, car pour ce qui est du pourquoi il sait qu’on n’a pas le choix si on veut pas mourir tout de
suite on peut pas faire autrement, et quand je lui écris comment j’ai fait jusqu’à aujourd’hui pour me tenir debout et
additionner toutes ces rides et ces cheveux blancs, ce que j’aime bien, c’est que je fais chanter au clavier les 26 lettres de l’alphabet.

Joël Jouanneau