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Les Demeurées

Extrait du roman de Jeanne Benameur


Extraits du roman Les Demeurées de Jeanne Benameur utilisés dans l’adaptation du roman par Begat Theater

1

Les mots n’ont pas lieu d’être. Ils sont.
Abrutie.
La petite, elle, a entendu la voix de ceux qui ont ainsi désigné sa mère et quelque chose de rompu. Une langue qui a glissé, défailli et roulé à ses pieds.
Abrutie aussi ?
Elle sort de sa poche son trésor, une toute petite dent, très blanche, lisse. Elle la caresse longuement. La lancer comme on joue ? Rattraper ? Sa main serre seulement, serre jusqu’à la douleur.
La petite se tient à la place exacte du mot lancé tout à l’heure dans l’air.
La mère et la fille, l’une dedans, l’autre dehors, sont les disjointes du monde. Abruties, elles vivent, une lourdeur opaque dans le crâne, fleur durcie en bouton, qui fait bosse. Aucune image ne se déploie jamais.

On appelle sa mère La Varienne.
La petite, c’est Luce. Allez savoir pourquoi ce nom, a-t-on dit. Mais elle l’avait crié, elle, le jour où de son sang, de son ventre, la petite avait crié. Luce.
Et on a beau rire, on avait respecté la voix aux accents si graves qu’elle bourdonne aux oreilles bien après s’être tue, une voix qu’on rumine.
Luce est un nom, un vrai. La petite est.

Quand on s’adresse à La Varienne, elle s’agrippe du regard à la bouche de celui qui parle. Ses lèvres à elle marmonnent, imitantes et muettes. Luce ne supporte pas. Luce se tait. Le silence entre elles tisse et détruit le monde.

Du pain, elle prendra un morceau, sans mie, pour l’école. Il a bien fallu. Tout le monde l’a dit : l’école, c’est obligatoire. La Varienne a baissé la tête.

2

Dès que les paroles claires de Mademoiselle Solange menacent de pénétrer à l’intérieur d’elle, là où toute chose pourrait se comprendre, elle fuit. D’une enjambée muette, elle se niche où le plâtre du mur se délite, au coin de la grande carte de géographie, près du bureau.
Entre les grains usés, presque une poussière, elle a sa place. Elle fait mur. Aucun savoir n’entrera. L’école ne l’aura pas.

Mademoiselle Solange a beau la rappeler de sa voix douce, elle échappe…. Elle n’est pas là. Elle n’est pas là. Elle donne juste les signes convenus, appris d’instinct, pour qu’on la laisse tranquille. Bien malin celui qui saurait la dénicher dans la fente du mur d’où elle n’entend plus rien, à l’abri, d’où chaque être devient lointain, à peine animé. A l’abri.

Et Mademoiselle Solange ne comprend rien. Comment une petite fille si sage peut-elle rester à ce point ignorant. Mlle Solange a voué sa vie à combattre les préjugés des esprits courts, « telle mère, telle fille ». La petite pose une énigme qu’elle ne résout pas. Devant les autres, elle ne l’interroge plus, pensant que les rires à peine étouffés de ses condisciples la condamnent d’avance au silence.
Mlle Solange soupçonne qu’au fond de la tête de cette enfant se niche une dureté têtue, une obstination qu’il s’agirait de vaincre. Luce n’apprend rien. Luce ne retient rien. Elle fait montre d’une faculté d’oubli très rare : un don d’ignorance. Des enfants que l’étude n’intéresse pas, Mlle Solange en a rencontré, en face d’elle, dans les rangées bien alignées. C’était bêtise, c’était paresse. Avec Luce, il s’agit d’autre chose. En parler à quelqu’un ? Mais qui se soucie de cette enfant…
3

Dans la cour de l’école, la petite reste seule. Ce que vivent les autres filles ne l’intéresse pas.
La nuque penchée en arrière, Luce se perd dans la cime de l’arbre de la cour. Il l’accueille, lui offre ses branches. De là-haut, perchée, elle ne risque rien.

Elle chantonne une liste de mots dont elle refuse de comprendre le sens. Si Mademoiselle Solange l’entendait, elle saurait que ses leçons de grammaire, d’histoire, et de science, parviennent jusqu’aux oreilles de son élève.

L’institutrice a gagné. A l’heure où tous les élèves claquent joyeusement leurs pieds par terre, courent et disparaissent dans les chemins, dans les cours des maisons. Luce demeure. Mademoiselle Solange a l’ardeur pédagogique et le cas de cet enfant ne peut rester irrésolu. Elle s’en est fait la promesse.

Mademoiselle Solange a décidé de ne pas céder. Elle mènera cette enfant au seuil du monde, par les mots. Luce a pris le crayon, la règle. Malhabile, elle trace à nouveau les lettres, comme on le lui demande, s’arrête au prénom. Le reste ne suit pas, n’arrive pas. Jamais. Elle ne sait que Luce. Le reste est écrit quelque part sur des registres. Elle, c’est Luce. L’institutrice a décidé de commencer par là.

Tout le corps de Luce se resserre, fait mur. Mademoiselle Solange ne sait pas ce qu’elle engendre en obligeant son élève à voir ce nom se former sous ses yeux, seul sur le tableau, pour elle toute seule. Qu’elle entend autre chose que la craie qui continue, sans s’arrêter, enfonce dans le tableau, le nom.
Des sons rauques lui raclent la gorge. Les larmes l’étouffent.

On lui a volé son air du matin, sa paix du soir. Elle n’a plus rien que des mots qui écorchent la gorge. Plus jamais les mots dans les branches des arbres. Plus jamais. Le nom veut entrer en elle. Le nom la guette et elle a beau, de toutes ses forces, le chasser loin d’elle, le nom la poursuit.
Elle s’est levée. Elle est partie.

4

Quand elle a poussé la porte de la maison, La Varienne s’est levée. Luce s’est jetée contre le grand corps. Il n’y a pas d’autre vérité. Tout est là. Dans l’obscur du grand tablier. Qu’on la protège.

La petite est malade, très malade. C’est une autre vie qui s’installe. La Varienne éteint chaque bruit. Elle garde. Elle garde le sommeil, elle garde le souffle. Pour Luce, c’est un temps sans limites qui s’est ouvert. Il faudrait que la vie en soit ainsi. Rien ne la retient que le corps bien opaque de la mère qui se déplace au fond de sa pupille. Jamais elle a été si bien. La Varienne devient douce. La petite guette sous ses paupières. Luce ne bouge pas. Sous son regard, elle existe enfin vraiment, apaisée. La Varienne apprend à contempler. Elle rêve mais elle ne le sait pas. Le visage lisse de Luce ouvre à l’intérieur d’elle des contrées inconnues. Du temps peut passer longuement.

Mlle Solange a bien tenté une venue… Elle a voulu regarder à travers la vitre. La Varienne s’est plantée devant. Personne ne regardera la petite.

Mademoiselle Solange a voulu alerter le médecin mais il lui a recommandé de laisser faire. Et puis, dans le fond, est-elle bien faite pour l’école, cette enfant ? Allez, ce ne sera une perte pour personne si elle ne sait pas que deux et deux font quatre.
Mlle Solange s’est senti bafouée. Personne au village n’a donc jamais cru que cette enfant apprendrait à lire ni à écrire. Ici c’est simple. L’enfant d’un demeuré est un demeuré. Il n’y a rien d’autre à en faire qu’une bonne servante.

5

Mademoiselle Solange voit la place vide de Luce et elle se demande ce qu’elle a bien pu dire pour que l’enfant s’enfuie. Elle n’arrive plus à retrouver sa paix. Quand ses élèves repartent, le soir, elle a maintenant du mal à quitter la classe. Quelque chose la retient. Devant le tableau, elle demeure. Qu’a-t-elle dit ? Qu’a-t-elle fait ?

Bientôt c’est de Mlle Solange qu’on s’inquiète. Les enfants racontent sa mine pâle, ses cernes, ces tremblements de mains. Parfois, elle oublie même ce qu’on vient de lui demander.

Mlle Solange a écrit à son ancien professeur qui lui répond qu’on ne peut rien, rien, contre l’obstination d’un enfant. « On ne fait pas accéder au savoir les êtres malgré eux, mon petit. Cela ne serait pas du bonheur et apprendre est une joie, avant tout une joie. »
La lettre du vieux professeur ne l’a pas réconfortée. Qu’a-t-elle fait de cette joie, mon dieu, qu’en a-t-elle fait, elle qui a précipité une enfant dans la maladie, dans l’absence, avec la bénédiction de tous ici.

Mlle Solange est seule. Dans leur petite maison, La Varienne et Luce sont deux. La Varienne et sa petite Luce peuvent se passer de tout. Même de nom. Le savoir ne les intéresse pas. Elles vivent une connaissance que personne ne peut approcher. Qui était-elle, elle, pour pouvoir toucher à une telle merveille ? Comment elle a été naïve de croire qu’elle pouvait apporter à un être quelque chose de plus ! Mlle Solange a envie de leur crier à toutes les deux qu’elle comprend, qu’elle a enfin compris, qu’elle ne tentera plus rien avec ses pauvres mots de craie et d’encre.
Elle, elle ne connaîtra jamais leur plénitude.
Et comment désormais ne pas se demander si c’est un bonheur ou un malheur pour chaque enfant d’apprendre.
Dans la salle de classe, elle demeure. Devant le bureau, elle demeure. Passer derrière, elle ne peut plus. Quelque chose a eu raison d’elle. Quelque chose qu’elle a traqué chez une petite fille, qui l’a envahie.

6

Depuis quelques semaines seulement, la petite se lève à nouveau.
Pour les gestes du fil et de l’aiguille, Luce a une facilité inattendue.
Luce brode.

Peu à peu Luce entre dans l’alphabet.
C’est un lent voyage.
Les lettres s’arriment à son aiguille et elle tire les fils de couleurs. Au coin de sa bouche restée entrouverte, un filet de salive. …
Les leçons de Mademoiselle Solange sont de drôles de pays restés dans sa tête.
Les mots ont beau avoir été lancés de toutes ses forces jusqu’en haut des arbres. Les mots ont beau avoir été piétinés sur le chemin, ils sont là. Ils ont fait leur nid dans sa tête.
Maintenant ils reviennent, furtivement appelés par le fil et l’aiguille.

Le jour où elle arrive à S, elle le reconnaît. Le nom de Mademoiselle Solange commence par ce signe là. … Attendre que La Varienne quitte la maison. Il faut la solitude, le secret. Inventer sa façon à elle d’écrire les lettres. Oublier l’abécédaire. … Choisir les couleurs pour faire sourire Mlle Solange. On a dit que, maintenant, elle ne reconnaît plus du tout les enfants, qu’il faut qu’elle parte se faire soigner, ça ne peut plus durer… .Luce brode. Il faut l’apporter à Mlle Solange, là-bas, dans l’école avant qu’elle parte.

7

Au village, on s’interroge de plus en plus sur l’institutrice. Elle refuse de voir le médecin, ne sait plus qui sont les gens qui l’entourent, ne sait plus bien qui elle est non plus.
A l’aube, quand tout le village dort encore, elle apparaît, son châle sur ses épaules. Elle reste dans la cours de l’école. Elle finit par s’installer sous la cloche, et elle garde la tête levée vers on ne sait quoi. Cela peut durer très longtemps.
Le jour où le boulanger l’a vue ouvrir la grille de l’école, il a failli se précipiter mais que dire à cette femme. Elle est restée un moment devant l’école, indécise, puis elle a ri et elle s’est mise à courir. Qu’est-ce qui l’a transportée de cette façon, si gaie, si folle ? On aurait dit une petite fille. Comme les enfants qui se précipitent une fois la cloche sonnée, elle n’a regardé ni à droite ni à gauche pour traverser.
C’était l’heure du laitier.
Lui non plus ne regarde pas, si habitué à traverser le village désert à cette heure.
Morte.
Dans la main de Mademoiselle Solange, il y avait, bien serré, un mouchoir de batiste brodé à son nom, chaque lettre d’une couleur différente, un arc-en-ciel.

Luce a quitté la maison. Les mots bourdonnent. Ils sont tous là, les mots de Mlle Solange, prêts.
Elle parle, elle, Luce. Elle commence par son nom. Entier. Désormais elle commencera toujours par son nom. Elle continue. C’est une longue litanie où tout le savoir s’entremêle. La voix est claire. Les mots sont vivants.
Elle apprend les mots, tous les mots. Et elle apprendra. Sur les boîtes de farine, de café, sur les morceaux de journaux qui servent aux épluchures, elle apprend. Elle n’arrêtera plus.
Le monde s’est ouvert.
Les paroles de Luce s’élèvent.
Elles ne demeureront plus.