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Archives saison 2013 - 2014

 
 

Les Agricoles  

Notes de l’auteur

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Au départ, une envie d’écrire sur le monde agricole, une envie née il y a quelques années au vu de vignes arrachées, de terres en friche, de disparitions d’exploitations, d’une avancée agressive de l’industrialisation. S’imposait aussi le désir de questionner une image souvent négative de ce monde paysan pourtant exsangue.

Le protocole

Pour enrichir et questionner l’écriture, je n’ai pas imaginé autre chose que de vivre près d’agriculteurs, d’éleveurs, adoptant une démarche proche d’un travail sociologique. Vivre près d’eux, c’était aussi travailler avec eux et les suivre partout. J’ai vécu une immersion de presque trois mois, dans deux régions : Lozère et Lubéron, soutenue en cela par Les Scènes Croisées de Lozère, La Scène Nationale de Cavaillon et La Compagnie La Poudrière. La récolte a été fructueuse. Je me suis emplie en observant, en parlant avec ces hommes et femmes, en partageant des repas, des moments de traite ou de vente de fromages...

Les Agricoles est né de cette immersion, de ce qu’elle a bousculé profondément en moi. Le texte parle de ce qui nous nourrit, de la terre, de l’animal, de notre lien au vivant. Et à la mort.

Lors d’une rencontre sur le territoire, en Dauphiné, après avoir lu l’un de mes textes, Les Inavouables, qui met en scène des personnages issus de milieux divers plutôt urbain, un agriculteur, âgé, s’est approché de moi et m’a soufflé : "C’est bien de parler des gens. Mais faudrait quand même peut-être parler du monde paysan."

L’écriture

Je me suis rendu compte, lors de ces immersions, que parler le monde de la terre m’était devenu incontournable. Ce rendez-vous était comme pris depuis longtemps. Il me fallait probablement une maturité pour m’y engager. J’ai accepté de travailler, de traire, de fouiller des vaches, de suivre les uns et les autres dans les étables, les champs, chez le vétérinaire, à l’abattoir, aux réunions agricoles, à l’école, à la cabane de chasse. J’ai eu envie de pleurer. J’ai bu. Pris des pages de notes, mais pas écrit sur place. Je me suis souvent demandé pourquoi je me pliais à cet exercice qui appelait une forme d’isolement. J’ai suivi une intuition plus charnelle que poétique. Je me suis épuisée à être stagiaire agricole et sociologue. Et, tandis que j’épousais ces figures, une histoire s’écrivait. J’ai appris à aimer les vaches. Les chèvres. Les chiens. Pour les humains, c’était déjà fait.

J’ai compris que si on s’approche du monde agricole, certes on mesure le lien de l’homme à la terre, à l’agro-alimentaire mais aussi l’attachement de l’homme à l’animal. En tout cas, moi, c’est ce qui m’a bouleversée. Il y a des tracteurs magnifiques et des salles de traites qui ressemblent à 2001 l’Odyssée de l’espace. Mais partout il y a des animaux. Partout.

Peu à peu, c’est devenu l’histoire d’une mutation, d’une femme qui, naïvement, a cru que le monde agricole allait lui apprendre comment oser le vivant tout en côtoyant la mort et qui est revenue terrassée parce que la mort, personne, ici comme ailleurs, n’est prêt à s’y confronter.

Ici, ceux qui savent, attendent et écoutent le vent, le regard sur le paysage, une bête sous la main.

Mais on écoute aussi le vent en ville, tant le vent a des complices prêts à s’infiltrer partout.
C’est un texte de l’infiltration.
Une petite musique dérangeante mais bienvenue.
Celle de l’enfance étonnée qui accepte la déconvenue.
Celle de la peur qui se voit toute enorgueillie d’avoir trop cru à la beauté.
C’est un chemin de l’émerveillement à l’effroi. Pourvu qu’on garde le sourire. Et la foi en cet inébranlable goût de vivre qui ne supporte pas l’amertume.

Catherine Zambon

 

 
 
 
 
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