archives
ss
ce

Le silence de Racine


" On a beaucoup écrit sur le théâtre de Racine, sur sa perfection, son lyrisme, son
équilibre, mais aussi sur la manière avec laquelle il a porté, au travers de son
écriture, la tragédie française à son paroxysme classique. Tout cela a contribué à
son aura bien au-delà des bornes du XVIIème siècle. Après Phèdre, Racine se taira ; il ne ré-abordera le théâtre que des années plus tard, par le biais de pièces bibliques et religieuses. Après Phèdre, il se tait pour se consacrer à la religion, et quitte définitivement la scène païenne. Phèdre aura marqué un climax dans une oeuvre et une carrière éclair : quelques années à peine séparent sa première pièce, La Thébaïde (1664), de sa dernière, Phèdre (1677) : treize ans d’une carrière fulgurante, parsemée de scandales. Racine ne réécrira qu’en 1689 (douze ans plus tard) sa tragédie biblique, Esther, non pour le théâtre mais pour les demoiselles de Saint-Cyr.

Pourquoi ce silence après Phèdre ? Sans doute parce que cette pièce est un monstre. Dans cette société verrouillée qu’était le XVIIème français où Louis XIV
règne en maître absolu, le personnage de Phèdre, en proie aux tourments de la
chair jusqu’à la fascination et au fétichisme, bousculait les règles. Si on a souvent
parlé pour Phèdre de pièce chrétienne, on a oublié de signaler la puissance
dévastatrice du désir et de la possession qui traverse l’oeuvre : jusqu’aux rôles
secondaires, tous succombent aux effets organiques de la passion. On va ici
beaucoup plus loin qu’Andromaque dans les atermoiements de l’amour et de ses
fureurs. Ici, les personnages se consument dans leur propre désarroi : Phèdre,
évidemment ; mais aussi Hippolyte qui ressent pour la première fois les
tourments du désir ; Aricie qui voit son sort s’éclaircir par cet amour ; enfin que
dire des rapports ambigus d’Oenone avec sa maîtresse, bien plus développés que dans les autres tragédies, et de Thésée, personnage immédiatement exposé dans un aveuglement fatal.

Cette atmosphère délétère transforme les corps, torture les esprits : l’homme est
un monstre à lui-même, et Racine ne cesse de répéter la difficulté pour chacun
d’habiter son corps. "

Renaud-Marie Leblanc