Le canard confi.né #9

 

vendredi 29 mai 2020

Le mécénat, pour agir et rêver ensemble notre territoire

La Compagnie des mécènes de La Garance regroupe une quinzaine d’entreprises du territoire. Nous construisons ensemble depuis plusieurs années des actions pour mieux nous connaître et tissons des liens forts entre acteurs locaux, artistes et population, pour agir et rêver ensemble notre territoire cavaillonnais. Nous sommes allés à la rencontre de certaines entreprises pendant cette période de pandémie pour savoir comment elles vont, et leur demander comment elles voient l’évolution de nos relations en cette période troublée.

L’entreprise familiale Ingénierie 84, bureau d’études pour structures en béton, se porte bien, affirme Rémi Pichon, chargé des Relations Clientèle. Lorsque le Covid-19 a débarqué en France, il a été stupéfait, « allait-on vraiment mettre un coup d’arrêt à toute notre économie ? ». Sur 35 salariés, seulement 2 ou 3 ont été mis en chômage partiel. En effet, ils ont été peu impactés par la pandémie du fait de la nature de leurs missions : « les études que nous menons sont réalisées entre 3 et 6 mois en amont avant le début concret des projets ». Les autres salariés ont télétravaillé, dans de bonnes conditions, en s’adaptant facilement à la situation nouvelle. « Nous nous sommes aperçus que le télétravail pourrait être une solution efficace pour nous, et que contrairement à des idées reçues, on peut changer nos habitudes facilement, mais nous en avons également cerné les limites : en terme de relations humaines et de management des équipes. »

Mécènes de La Garance depuis la création de la compagnie des mécènes (2015), Rémi Pichon pense qu’ « il faut soutenir les artistes et la culture », et se languit de revenir au Théâtre pour assister à des concerts, des spectacles, rencontrer des artistes… « Je me demande comment recréer du collectif et de la convivialité, après une telle période, et comment lutter contre la peur et le repli sur soi. L’impact psychologique est deux fois plus fort que l’impact économique, et c’est un impact invisible… ». Malgré tout, il pense avec optimisme que la vie va reprendre le dessus !

Le bio est une valeur refuge pendant cette période incertaine.

Jürgen Debald, PDG et fondateur de l’entreprise Bleu Vert, pense quant à lui que les estimations et les chiffres qui circulent sur l’emploi et le chômage partiel, sont pessimistes et non réalistes. « Chez Bleu Vert, nous avons fait comme tout le monde, nous sommes partis du pire scénario et avons fait des calculs, ce qui nous a paniqué nous-même… Finalement nous n’avons utilisé que 12% de la demande de « travail partiel » que nous avions faite initialement. Le télétravail a très bien fonctionné chez nous, trois quarts des salariés ont travaillé ainsi pendant 2 mois. Certaines entreprises sont très impactées mais ce n’est pas généralisé », selon lui. Chez Bleu Vert, spécialiste des cosmétiques naturels et biologiques, Jürgen Debald constate une petite baisse d’activité, mais limitée notamment parce que leurs savons, gels douche étaient considérés comme des produits essentiels pendant le confinement. « Le bio est une valeur refuge en cette période incertaine. Les hypermarchés avec beaucoup de passage font peur, ils ont été désertés, alors que les plus petits magasins alimentaires, dont les magasins bio (qui sont nos clients) sont restés ouverts, nous avons donc été largement épargnés. »

Face à cette situation extraordinaire, il pense que les lieux culturels, comme les entreprises, doivent changer de schéma mental, et que l’après ne peut pas être comme l’avant, qu’il faut avoir le courage de l’envisager. « On voit émerger le pire, comme le conspirationnisme ou un certain égoïsme générationnel, mais il se peut que ce soit le contraire, on a aussi vu beaucoup de réactions solidaires, de créativité, de joie de vivre… qui peuvent nous rendre optimistes pour la suite. » Face à ce printemps et cet été silencieux, culturellement, Jürgen Debald pense que c’est tout un pan de notre vivre ensemble qui va devoir prendre son mal en patience, encore quelques temps. « Bleu Vert est mécène de La Garance et nous allons maintenir cette forme de soutien, même s’il n’y a pas de spectacles dans les murs du Théâtre pour une période indéterminée. Je ne pense pas que les lieux culturels vont disparaître, mais il est possible qu’il faille envisager une forme d’hibernation, même en été ! Quand les ours hibernent, ils mangent suffisamment pour que le cœur (qui fonctionne au ralenti) puisse continuer à irriguer le cerveau et maintenir le corps en vie. »

Je préfère restreindre certaines choses, acheter moins de fournitures, faire des économies ailleurs, plutôt que ne plus être mécène.

Nicolas Tracol gère depuis 13 ans la boutique Les 5 Sens avec sa femme et livre habituellement entre 60 et 80 bars et restaurants dans le Département de Vaucluse. La période de confinement a donc été très compliquée à gérer pour eux. « Avec la fermeture des bars et restaurants, l’annulation des 14 mariages pour lesquels j’avais commandé du champagne... Ma femme est au chômage partiel depuis le début du confinement, je dois donc tout gérer seul, la boutique et les livraisons, et j’ai fait un prêt pour pouvoir garder la tête hors de l’eau. » Mais le moral est bon, et il a trouvé des solutions en s’adaptant. « J’ai ouvert la boutique tous les matins, nous avons également mis en place un système de livraisons à domicile. Beaucoup de particuliers ont joué le jeu, et dans certains quartiers, certains voisins ont même regroupé leurs commandes. »

En ce qui concerne le mécénat, Nicolas Tracol soutient de nombreuses associations du territoire : La Garance, club de rugby de Cavaillon, école de gardien de football, pompiers, aide cavaillonnaise aux animaux… et entend bien poursuivre cette démarche malgré la situation. « Nous donnons à la hauteur de nos moyens, pour aider et soutenir les associations, pour faire vivre et travailler le local. Tant que je pourrai le faire, je le ferai, je préfère restreindre certaines choses, acheter moins de fournitures, faire des économies ailleurs, plutôt que ne plus être mécène. Le mécénat est bénéfique pour tout le monde, c’est comme travailler tous ensemble sur le territoire. »

Nous avons développé un prototype de masque en silicone. Ca me rendait folle de voir des masques à usage unique usagés trainer partout, je me suis dit qu’il fallait trouver des solutions plus pérennes pour répondre à la crise.

L’entreprise Sterne, spécialisée dans la conception et la fabrication d’ensembles à partir de silicone, compte 65 salariés et a des clients dans le secteur médical, dans le secteur ferroviaire mais aussi dans l’agroalimentaire, l’énergie… Céline Laget, directrice générale, affirme que l’entreprise va plutôt bien. Très impliquée dans le secteur médical, l’entreprise a reçu beaucoup de commandes urgentes, de la part de clients habituels et de nouveaux clients. Dès le début du confinement, elle s’est adaptée très rapidement à la situation en mettant en place des mesures sanitaires (réaménagement des bureaux, délimitation des espaces de travail) et a distribué du matériel (masques, gants, gels hydroalcooliques…). « Comme nous travaillons sur de la production, sur des machines, le télétravail est peu envisageable pour nous, et nous n’avons jamais mis en place le chômage partiel, même si 30 à 40% des salariés étaient absents au début du confinement (personnes à risque, parents). » Celine Laget a dû également beaucoup discuter avec les salariés et les rassurer : « le mot d’ordre était « restez chez vous », et nous leur demandions de venir travailler. La situation était contradictoire pour eux, j’ai senti beaucoup d’angoisse, au détriment de la confiance mutuelle et de la responsabilité individuelle. Nous devons tous faire attention, ensemble. » Même si le chiffre d’affaires n’est pas à la hauteur des espérances de Céline Laget, l’entreprise a su rebondir. « Nous avons développé un prototype de masque en silicone, ça me rendait folle de voir des masques à usage unique usagés trainer partout, je me suis dit qu’il fallait trouver des solutions plus pérennes pour répondre à la crise. » Ce projet a occupé beaucoup de monde dans l’entreprise, a créé un véritable engouement collectif. Ils étudient d’ailleurs une piste pour créer, sur le long terme, un masque à utiliser dans les établissements de santé. Ce projet leur a donné une belle visibilité, notamment grâce à un reportage de CNEWS, et, suite à sa diffusion, l’entreprise a reçu des milliers de commandes de particuliers, comme une belle récompense !

En ce qui concerne le mécénat pour La Garance, Céline Laget affirme que « chaque année, des membres du personnel découvrent La Garance et se rendent au Théâtre pour la première fois, cela déclenche des envies, des motivations… » Sterne va poursuivre cette forme d’engagement et de soutien auprès de la scène nationale. « J’ai très envie de retourner voir des spectacles, quitte à porter un masque. Je trouve qu’on ne parle pas suffisamment des acteurs culturels qui sont très impactés par la crise, il faudrait un geste fort du gouvernement. C’est bien de sauver l’économie, j’en suis la première contente, mais on ne doit pas passer à côté de la culture. »