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Le Temps scellé

Présentation de N. Belaza


Dans le cadre du festival Hors-Saison Arcadi, Nacera Belaza joue sa
dernière pièce Le temps scellé le 16 février. Occasion toute trouvée
pour faire le point sur l’ascension fulgurante de la chorégraphe. Mais
aussi sur le succès de son Cri, sa conception d’un CCN, l’Algérie…

Racontez-nous votre parcours dans la danse ?

Je danse depuis toute petite, la Danse est indissociable du reste de ma vie, au même titre que parler,
danser est pour moi un mode d’expression naturel. J’ai dû trouver un moyen de la pratiquer en parallèle de
mes études, parce qu’il n’était pas envisageable de m’y consacrer entièrement. Voir son enfant faire le choix
d’une carrière artistique, et notamment en Danse, reste une source d’inquiétude pour tous les parents et
dans toutes les cultures.

La danse a donc cohabité avec l’ensemble de mon parcours scolaire. Au collège, une salle du réfectoire me
permettait de chorégraphier et de transmettre, au lycée une salle de spectacle de 300 places m’a donné
l’occasion de faire un spectacle par an. Cela m’a permis de commencer à concevoir un spectacle dans son
ensemble et aussi d’expérimenter très tôt la relation au public. Il a dès le début toujours été question d’une
relation de dialogue avec le public, comme si j’avais toujours cherché à me soustraire au principe de
représentation. Une des chances de l’autodidacte est qu’il manque de repères extérieurs, ce qui le
contraint à trouver, créer un cheminement « unique » on ne lui enseigne aucune règles, méthodes, mais
n’est ce pas le devoir premier de l’artiste de trouver son propre chemin ?

Ensuite, à la Faculté les choses se sont enchaînées assez rapidement jusqu’à être en résidence en scène
nationale, à l’époque le CNAT de Reims. Finalement, ma trajectoire ressemble à une route droite et longue,
très longue. L’Art embrasse un chemin de vie.

Vous parlez de danse excluant le spectaculaire… la jeune danseuse que vous étiez suivait-elle des cours de contemporain plutôt que du jazz ou classique ?

Non, je n’ai jamais vraiment été attiré par le contemporain. Je me sentais spontanément plus proche du Jazz
pour sa musicalité mais je ressentais une carence au niveau de l’écriture et de la réflexion qui ne
correspondait pas à celle que je souhaitais mener, la Danse comme les autre Arts doit avoir des ambitions
philosophiques, aider l’Etre humain à résoudre l’énigme de la vie qui ne peut être sans celle de notre
disparition, L’artiste doit trouver le moyen de répondre à des questions graves en toute légèreté.
Finalement, je me rends compte que je n’ai renoncé ni à la musicalité, ni à la réflexion dans mon art. La vie
est aussi faite de cette nature complexe, du rythme, du mouvement et de la philosophie, l’esprit humain a
compartimenté pour mieux comprendre le mécanisme de la vie, alors qu’il aurait dû embrasser cette
complexité et la laisser se résoudre en lui. La Danse a les moyens d’incarner la vie mais elle doit pour cela
changer d’angle de vue, la danse n’est pas le corps ou tout du moins pas que çà.

On revient donc à la notion de communion que vous abordiez tout de suite. Votre danse est souvent
décrite comme spirituelle. Quel rapport entretenez-vous avec votre foi musulmane ?

Je parle effectivement en permanence dans mon travail de la dimension d’invisible qui est une composante
de notre nature, pour moi le corps n’indique pas nos limites, notre fin,je le conçois plutôt comme un point de
départ dans l’espace qui nous relie à plus grand que nous, c’est pourquoi j’ai souvent la sensation de
travailler ,de manipuler ce qui échappe au corps et non le corps en lui même. Cela implique un
bouleversement de taille chez le danseur, ne plus se penser, s’identifier à son corps tel qu’il le perçoit mais
de se relier à ce qui le traverse et le prolonge et qu’il ne voit pas. La foi est une sorte d’indicateur de cette
dimension, elle place l’être humain selon moi à un endroit qui lui permet d’embrasser le monde avec humilité
et grandeur « Debout face à l’homme, à genoux face à Dieu »

Et votre travail trouve t-il justement un écho plus important au Maghreb ?

Le Maghreb, et en particulier l’Algérie, se trouve être dans une dynamique différente voir opposée à celle de
l’occident et il est important d’en tenir compte pour mieux comprendre les réactions du public, ce pays a
traversé des moments extrêmement douloureux qui l’ont peu à peu isolé du reste du monde, les algériens
ont vécu en quelque sorte en huis clos durant de nombreuses années, ce qui rend légitime ce désir de se
« divertir » d’appréhender la vie avec plus de légèreté, c’est pourquoi il faudra encore des années pour
retrouver le goût du travail, du questionnement, à ce stade ils veulent vivre en tournant le dos aux mauvais
souvenirs même si cela signifie se tourner le dos à soi, c’est humain.. L’Art, la danse auront néanmoins un
rôle majeur à jouer dans cette reconstruction de l’identité.

Cet énorme succès n’est-il pas au final handicapant pour la suite ?

La reconnaissance est un piège comme beaucoup d’autre, il est tentant pour un artiste de renoncer à la
prise de risque permanente dés lors où il a touché à un endroit sensible, tout et tous semblent l’inciter à
rester à cet endroit. L’enfermement de l’artiste ne provient donc pas uniquement de lui mais aussi de la
pression extérieure, ce mécanisme est humain, vouloir retrouver les sensations fortes de la première
expérience, c’est pourquoi l’artiste doit en permanence garder en mémoire ce labyrinthe qu’est la nature
humaine, pour s’extraire à tout ce qui serait susceptible de mettre un terme à sa quête. Etre libre c’est avoir
conscience de ces innombrables pièges, on ne peut définir, il me semble, autrement ce que serait un « être
libre ». La notion de danger est pour moi un moteur déterminant, l’intérêt pour le funambule c’est que sa
traversée comporte le risque de tomber sans cela il n’y a aucun suspens, aucun désir. Toutes mes pièces
ont été le fruit d’une prise de risque considérable, pour cela je ne dois pas trop prêter l’oreille aux peurs ou
attentes de l’autre. La vigilance maintient l’artiste éveillé.

En 1996, vous avez travaillé avec les élèves de l’IFPRO de Rick Odums, un centre de formation très
jazz. Rencontre détonante, non ?

Je réponds aux élans de mon coeur. Le lieu, l’énergie, les corps avec leurs habitudes… c’est la somme de
tout cela qui fait que vous allez trouver l’épicentre de la rencontre et de l’échange.
Ce que est appréciable chez le danseur jazz, c’est qu’il aime danser, le plaisir est une composante
importante dans leur travail, cela peut sembler anodin mais comme on le sait tous il est souvent difficile de
concilier travail, rigueur et plaisir. En effet, cette notion de plaisir est curieusement, souvent absente du
vocabulaire du danseur, encore une fois conjuguer la conscience au plaisir devrait être le moteur de toute
formation. Par ailleurs, on ne peut pas mener n’importe quel type de réflexion dés lors où on actionne le
corps, le choix des mots, le rythme des phrases, les silences sont autant d’éléments qui permettent au
corps et à l’esprit de fonctionner ensemble. Par conséquent, la combinaison du jazz et du contemporain
dans les formations me semblerait assez pertinente pour qu’aucun des deux ne s’installe dans une posture.

Dans votre dernière pièce Le Temps scellé c’est un comédien qui danse à vos côtés ?

Je me rends compte effectivement que les expériences les plus concluantes dans le travail avec les
danseurs ont toujours eu lieu avec soit des débutants comme c’était le cas dans Paris-Alger, soit des
comédiens dans le Pur Hasard et Le Temps scellé ou encore avec des danseuses Jazz dans Point de fuite,
tous avaient très peu ou pas de repères en danse contemporaine, ce qui nous a permis de nous rencontrer.
C’est une donnée très importante pour moi, elle me conforte dans l’idée que la seule chose qu’on transmet
finalement c’est son propre chemin de vie et c’est ainsi que j’ai appris sans repère.

L’Algérie justement. Vous y avez un projet de compagnie : La Passerelle ?

Oui en effet, j’ai le désir à l’avenir de mener deux types de recherche en parallèle, celle que j’ai développée
jusqu’ici avec ma cie en France et puis une deuxième en Algérie où je souhaite pousser plus loin le dialogue
entre les danses sacrées , les rituels et l’écriture chorégraphique contemporaine, une façon d’interroger le
passé pour mettre en lumière nos préoccupations d’aujourd’hui et aussi une façon pour moi de créer une
sorte de terre commune entre ces deux rives, une terre invisible.

Propos recueillis par Cédric CHAORY pour Umoove.com.