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La transparence des plafonds


L’imagination n’invente rien. Elle prend simplement ce qui est à portée de la main :
une chaise, une table et puis une douleur, une peine, une frayeur. Elle prend cela
qui est là, incohérent, pour tenter de créer une cohérence, un sens. Celui qui joue
à ce jeu, ne sait pas toujours à quoi il s’expose : mélanger une chaise, une table,
avec un souvenir d’enfance et une colère d’adulte peut être aveuglant de folie :
soudain, là, à force de jouer avec cela qui est sous la main, le sol glisse pour laisser voir
la beauté sordide qui se cache, souterraine depuis toujours à nos vies, la beauté
impitoyable et son gouffre saisissant, la poésie, gueule béante qui nous dévore à jamais.
Emportés, emportées, nous voilà tous emportés.
J’écris. Je divague.
Je ne sais pas ce qui se passe, ni depuis quand, ni pourquoi, et c’est horrible et sidérant
à la fois, mais je constate, oui, que plus les jours passent, moins je m’intéresse
à beaucoup de choses ; plus je deviens curieux en profondeur si je puis dire,
sur des sujets qui n’en sont plus. Pour dire la vérité, je ne parviens plus à m’intéresser
à la sociologie par exemple. Je ne parviens plus à écouter sérieusement
une explication du monde qui passe par l’intime ou par le privé. La psychanalyse
m’apparaît comme un jeu. Alors quoi ? Comment regarder le monde puisque partout
on ne le regarde que de cette manière ? Hier, voyez-vous, encore, un jeune homme
est entré dans un collège pré-universitaire à Montréal, au Québec, et a fait feu :
dans les journaux, on nous a parlé de son intimité, on nous a parlé de sa famille,
on a convoqué des sociologues pour nous expliquer les raisons de cela,
lui qui affirmait haïr le monde et, pour finir, on a donné la parole aux psychologues
qui nous ont expliqué les raisons internes qui ont poussé cet homme égaré
à ne plus s’appartenir. Et c’est ainsi à chaque événement : l’intime, le privé, le social
et le psychique débarquent. Pourquoi cela me rend-t-il malade ? Depuis longtemps,
donc, on ne croit plus que la poésie puisse parler en faveur des douleurs
et des mystères de nos agissements.Trop abstrait. Bon pour les théâtres. Les artistes.
Les fous. Voyez : « La communication tue la communion ». (Robert Davreu).
Catastrophe catastrophe.
Des amis, avec affection, suite aux événements qui se sont déroulés cet été au Liban,
m’ont demandé d’écrire quelque chose soit pour le programme d’Incendies
soit pour celui de Forêts, de Littoral ou encore pour celui de Willy Protagoras enfermé
dans les toilettes. Ils m’ont donné une place pour prendre la parole. Ce n’est en effet
pas banal, tristement pas banal puisque voici des pièces, Incendies, Forêts, Littoral,
rattrapées sauvagement par la réalité politique du monde. Mes amis m’ont dit :
« écris ! ». Écrire. Oui. Mais comment ? Je repense à ce film de Gus Van Sant,
Elephant : un jeune homme, ange blond au chandail jaune, entre dans une pièce,
sorte de chapelle de polyvalente et, sans raison, se met à pleurer. Une jeune fille
le rejoint. Elle lui demande :« Qu’est ce qu’il y a ? » il répond :« Je ne sais pas ».
Le voici le couteau planté dans la gorge, l’enfance au grand complet.
« Je ne sais pas ». - Écris, Wajdi. - Je ne sais pas !
Pour sortir de ma trachée la lame enfoncée, j’ai décidé, et c’est à prendre ou à laisser,
de faire un inventaire de ce que je savais et de ce que je ne savais pas pour parvenir,
peut-être, à trouver parmi cet amas d’ignorance, le fil, les mots justes pour répondre
à l’invitation si généreuse de mes amis : écrire. Inventaire donc comme oiseau
dans le ciel : je sais voyager. Partir pour Moscou ne me fait plus peur. Je sais comment
réserver un billet d’avion sans adresser la parole à qui que ce soit et les correspondances
d’un aéroport vers un autre pour les vols en transit ne m’effraient pas. Je sais toujours
ce que je dois dire aux douaniers lorsque je m’apprête à pénétrer dans un nouveau
pays. J’utilise approximativement certaines langues étrangères et il y a longtemps
je parlais couramment une langue effrayante. Mais je ne sais plus les noms des fleurs.
Je ne sais pas, contrairement à mon ami Éric Champoux, éclairagiste
sur tous mes spectacles, réparer la coque d’un bateau. Je sais donner un sens
aux choses lorsque cela est nécessaire et lorsque cela n’est pas nécessaire, je deviens aussi vide qu’une cloche brisée.
Je sais éteindre mon cellulaire, je sais payer mes comptes d’électricité. Je sais mentir
et ceux qui savent mentir me semblent moins dangereux et moins méchants
que ceux qui prétendent ne pas savoir mentir. Je sais comment utiliser un agenda
qu’il soit électronique ou non et chaque rendez-vous devient une étape qui saura
me conduire vers une étape suivante, rendez-vous différent, d’amour ou d’affaire.
Je mange pour assouvir une faim qui reviendra et je mangerai de nouveau,
et de nouveau la faim reviendra et je mangerai encore et cette chute sans fin
vers un plus bas qui aura toujours son plus bas, fait évaporer toute cohésion,
toute beauté et toute joie. Je ne sais pas traire une vache.
Il y a longtemps, je m’agenouillais aux abords des routes, j’ouvrais les bras et je faisais
des prières sans avoir peur du ridicule. Je crois encore qu’une statue peut bouger
à la faveur d’un magnifique miracle et je sais rester des heures, au Louvre, le regard fixé
sur le buste de Cassandre, attendant qu’il se retourne. Une bombe qui tombe
ne m’a jamais fait peur. Je sais écrire des lettres. Je sais comment envoyer un mail
et ma clé u.s.b contient tous les textes que j’ai écrits. Je sais faire une réservation
dans un hôtel et je suis toujours ému lorsque, arrivant dans une chambre nouvelle,
la nuit, j’entends un couple faire l’amour dans celle d’à-côté.
Je sais me débrouiller en toute circonstance. Sans tiquer je tends mon billet
au contrôleur mais je ne sais pas comment attraper un crabe sans être pincé.
Je ne sais pas vraiment nager. Je ne sais pas construire une maison. J’aime les chiens
joyeux et fougueux, les chiens tout blancs à l’air vif et attachant mais je ne supporte
par les tout petits clébards recouverts d’une petite couverture avec des coussins
aux pattes et que l’on tient en laisse. Je ne suis pas de ces monstres-là, et ce n’est pas,
là, un secret pour qui me connaît.
Je n’ai qu’un secret et il est fragile.
Lorsque je me réveille le matin, je retrouve mon intimité et quittant mon lit
pour retrouver la personne qui partage ma vie, je retrouve ma vie privée. Sortant
de chez moi, je rentre dans le social et frappant à la porte de mon psychanalyste,
je rentre dans le psychique. Mais cette course, me menant de l’intimité de mon lit
au divan du psychique ne s’est jamais arrêtée là, jamais elle ne s’est fracassée
contre l’opacité du plafond. Depuis toujours, le plafond de la psychanalyse a trouvé
à mes yeux une transparence qui m’a permis de m’échapper et atteindre autre chose.
Métaphysique ou joie ou tragédie. Autre chose proche de la folie que ni l’intime
ni le privé ni le social ni le psychique ne parvient à décrire. Poésie. Les plafonds
peuvent être transparents. Ainsi en est-il d’Incendies, de Forêts, de Littoral,
de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes.
Ces pièces, sans doute, feront songer aux événements qui ont eu lieu cet été au Liban.
On sera tenté, et c’est normal, de saisir ces spectacles à la lumière des événements
qui ont déchiré mon pays natal. On pourrait être tenté de justifier la raison
de leur écriture par ces événements. « L’auteur a écrit ces pièces car il a connu
la guerre civile ».Tout cela est possible.Tout cela n’est pas faux non plus, mais cela est,
si je puis me permettre, incomplet. C’est un raisonnement qui prend en compte
l’intime, (l’auteur est Libanais) le privé, (il a connu la guerre avec sa famille) le social
(il a dû fuir le pays et s’exiler) et le psychique (ça a dû le traumatiser),
mais ce raisonnement est incomplet car il ne prend pas en considération le plus
important car le plus mystérieux : la transparence des plafonds. C’est un raisonnement
qui, s’arrêtant au psychique, rend le plafond opaque.Tuer la poésie efface l’invisible.
Alors.
Alors, ce qui me ferait battre le coeur, c’est de savoir que ces spectacles
lesquels seront tous présentés quelque part cette saison, resteront, à travers les yeux
de ceux et celles qui les regarderont, ancrés avant tout dans la poésie,
détachés de toute situation politique, mais ancrés dans la politique
de la douleur humaine, cette poésie intime qui nous unit. Comme si, l’ombre
d’un instant, ces pièces se présentaient non pas à travers une lecture
ponctuellement politique, sociale ou biographique, mais au contraire, délivrée
de la haine et de la fièvre de cet été, elles puissent apparaître, vues, à leur tour, à travers la transparence des plafonds.

Wajdi Mouawad