La culture, non essentielle ? #8

 

vendredi 29 janvier 2021

La Garance, comme beaucoup de théâtres et lieux culturels, appelle à la réouverture des lieux d’art, de création et de diffusion du spectacle vivant dans sa diversité. Pour appuyer cette démarche, La Garance a initié un recueil de témoignages auprès de partenaires et du public. Car la culture c’est l’affaire de tous.

Lettre jamais écrite au Spectacle

Cher monde du spectacle, je ne te l’ai jamais dit. J’ai attendu cette crise, ce gouffre, pour te le dire. Tu m’aides à me sentir moins floue. Durant chaque représentation, je me sens plus « rassemblée » : mon corps, mon esprit et mes émotions.

Je te donne un exemple. Quand je rentre dans une salle de spectacles, j’ai rendez-vous avec moi-même, mais pas seulement. Je suis embrassée par les regards, les souffles, les rires, les pudeurs, de ces autres, que je ne connais pas et auxquels je me retrouve pourtant reliée.

Je l’entends, là-bas, celui qui me parle d’une mauvaise expérience de spectacle, du fait que ces lieux seraient réservés à certains, qu’ils seraient élitistes. Je lui réponds que j’ai vu des personnes isolées, détenues, abîmées ou dans d’immenses situations de précarité, se sentir les cœurs gonflés et la dignité retrouvées, dans les fauteuils d’un théâtre aujourd’hui fermé. Je lui réponds : au pire, si l’art ne m’émeut pas, je réfléchis aux raisons, au "pourquoi", stimulée par l’instant collectif. M’embarquant à formuler, j’en tire un enseignement.

Et si cela me touche…. PWOOOO ! Si tu savais, accroche-toi bien : si toi, cher spectacle, tu me traverses, provoques mon émerveillement, par ton absolue beauté, ta poésie, tes mots, tes chants, et des idées qui me renversent... alors j’en sors comme après une semaine de voyage, grandie, libérée et en pleine pensée, le cœur gonflé, les sens flattés, l’envie d’embrasser mon monde entier et avec, de partager.

Seuls les arts en partage ont cette capacité de me faire vivre une telle expérience. Dis-toi que ce n’est pas tout. Je me dis ensuite que je suis chanceuse, que je viens de vivre un moment unique. Je dis alors "Merci 🙏🏻 le service public de la culture française".

Je me dis que ce moment, je m’en souviendrai longtemps. Cadeau de la vie. Et bien que mon ticket, papier ou dématérialisé, ait la valeur d’un petit billet, j’en sors enrichie.

Enfin, le pompon sur la pomponnette, c’est que je crois alors profondément dans l’avenir et aux capacités de l’être humain.e. Car ces artistes me donnent à voir des super-pouvoirs : du sensible, de l’inventif, du généreux, de l’audacieux et une société qui tient "mieux ensemble".

Tout cela, je le vis précisément dans une salle de spectacles. Car cela a précisément à voir avec le caractère partagé, dans la rencontre avec une œuvre.

Aujourd’hui, ce qui m’est permis, c’est d’être un travailleur-consommateur-zappeur. Ce monde-là me fait l’effet des pires scénarii dystopiques. Ce monde-là, si je m’y engouffrais, il me donnerait envie d’éviter le regard des gens, ce monde serait triste à pleurer. Il me donnerait envie de m’isoler, de me bunkeriser. Ou sinon de hurler. Les yeux baissés, la curiosité de l’autre brisée.

Alors que, toi, ainsi que la culture et l’art en partage développez mon désir de regarder dans les yeux, l’humanité.

Ophélie Brisset, chargée du développement des publics de La Garance (Cavaillon)