La culture, non essentielle ? #7

 

vendredi 22 janvier 2021

La Garance, comme beaucoup de théâtres et lieux culturels, appelle à la réouverture des lieux d’art, de création et de diffusion du spectacle vivant dans sa diversité. Pour appuyer cette démarche, La Garance a initié un recueil de témoignages auprès de partenaires et du public. Car la culture c’est l’affaire de tous.

"2020, m’avait dit mon banquier il y a 1 an, c’est l’année 20 sur 20 !".
Je ne suis pas adepte de numérologie, j’ai souri. Mais le 14 mars, j’ai pleuré.
Comme tous mes confrères et consœurs, j’ai fermé boutique pour protéger mes salariés et mes clients : non, le virus ne passerait pas par nos librairies. Les accros du tabac pouvaient assouvir leurs besoins mais pas les accros du livre, du cinéma, de la musique ou du théâtre. Nous n’étions plus rien, surtout pas essentiels.

Je faisais quelques ventes presqu’à la sauvette en "drive" pendant que les géants du Net et les supermarchés vendaient leur came si essentielle, et la nôtre, à tour de bras et en toute impunité. La parenthèse des anges de l’été a ramené dans nos échoppes et dans les salles obscures beaucoup de monde, avec, ou malgré, les mesures sanitaires en vigueur. Nous pouvions à nouveau lire, voir des films, boire un verre ensemble, partager nos enthousiasmes... mais toujours pas de spectacles vivants ! Lorsque le deuxième couperet est tombé !

A nouveau, nous étions relégués dans l’ombre. Mais nous fûmes moins dociles, nous exigions une égalité de traitement : cette fois, nous voulions être là, nous aussi. Alors on a soigné le mal par le pire : les rayons livres et DVD des supermarchés ont dû fermer. "1984" cher George Orwell n’était pas si loin derrière nous. Mais c’est un livre ! Quelle ironie.

Il a été décidé de donner l’espace aux nourritures terrestres, aux pots de peinture et aux sacs de ciment au détriment des nourritures spirituelles, celles qui nous enchantent, qui nous font oublier la peur insidieuse que distillent les médias, les bruits qui courent sans fondement.

Le virus se propage dans nos petits lieux si conviviaux mais moins dans les grandes surfaces ou les transports en commun semble-t-il. De qui se moque-t-on ?

A la librairie, comme dans tous les magasins en ville, les gens portent le masque, se désinfectent obligatoirement les mains avant d’entrer, se tiennent à distance respectable les uns des autres, attendent leur tour sans bousculade. Au cinéma, pareil : nous étions séparés par des sièges vides, tournés dans la même direction sans promiscuité. Au théâtre, on pouvait faire de même.

Je me suis prise à rêver : et si on avait fait l’inverse ? Fermer les grandes surfaces où les chariots ne sont pas désinfectés après chaque utilisation, où personne ne respecte les gestes barrière, où les gens s’agglutinent dans les rayons et aux caisses. On aurait gardé ouverts nos petits commerces, nos salles de spectacle, propres, où le personnel veille aux consignes.

J’ai été élevée dans la curiosité du savoir et de la culture par des parents qui ont connu des guerres et qui pensaient que nos maux viennent de l’ignorance et de la peur. Plus jamais ça, disaient-ils. Mais il semble que l’histoire soit un perpétuel recommencement : c’est l’esprit qu’on muselle en premier !

Marcelle Capiaumont, gérante de la Librairie Le Lézard amoureux (Cavaillon)