La culture, non essentielle ? #5

 

mardi 22 décembre 2020

La Garance, comme beaucoup de théâtres et lieux culturels, appelle à la réouverture des lieux d’art, de création et de diffusion du spectacle vivant dans sa diversité. Pour appuyer cette démarche, La Garance a initié un recueil de témoignages auprès de partenaires et du public. Car la culture c’est l’affaire de tous.

Dans spectacle vivant, il y a vivant.

Pourquoi en ces temps extraordinaires, encore inimaginés et aujourd’hui dramatiques, la relégation d’une grande partie du monde culturel au statut de « non essentiel » nous semble-t-elle à ce point violente et injuste ? Pourquoi nous, citoyens, publics, de tous âges et de tous horizons, nous sentons-nous attaqués au plus intime par ce « deux poids, deux mesures » et pourquoi nous semble-t-il si nécessaire de réagir et de témoigner ? Témoigner notre soutien aux artistes, aux créateurs, aux régisseurs, aux techniciens ; aux équipes des théâtres et cinémas, que nous avons vus si soucieux d’organiser des conditions sanitaires rigoureuses pour de trop brèves retrouvailles avec un public réduit certes, mais présent, respectueux des règles (masque, gel, distances…) mais témoigner aussi de ce qui fait de la culture en général et du spectacle vivant en particulier, une « denrée » précieuse, un bien indispensable au développement harmonieux de tout être humain, bref, un « produit » essentiel.

Le spectacle vivant raconte le monde et nous prend par la main (symboliquement… bien sûr), nous conduit au cœur de nous-même, nous révèle, nous éclaire. Il nous plonge dans l’intime autant qu’il peut nous propulser dans la tourmente : il est un puissant révélateur de nos doutes, de nos interrogations, de nos joies et de nos chagrins. Le timbre d’une voix, l’accord parfait d’une musique, la justesse d’un texte, la stupeur d’une mise en scène, une seconde en suspens, sont parfois foudroyants. Et, foudroyés par l’émotion, nous voilà saisis par une autre : car dans la salle, d’autres que nous sont en larmes, hoquètent de rire, applaudissent et frissonnent en chœur. Au cœur de l’intime, nous voici plongés au cœur de l’humanité : partageant le même bonheur, la même émotion, la même subtile découverte, avec notre voisin (quand bien même un siège vide nous sépare). Les yeux plissés de jubilation émergent du masque, la larme à l’œil s’épanche discrètement dans le non-tissé bleu-ciel, peu nous importe : nous avons alors le sentiment d’appartenir à quelque chose de commun, de partager une commune intelligence – au sens de compréhension du monde – entre sentiment et fraternité, une puissante connivence, et cette expérience nous rend plus forts.

Depuis combien de temps n’avons-nous pas éclaté de rire à l’unisson avec nos semblables ? Partagé nos emballements autour d’un auteur, d’un acteur, d’une œuvre, remercié les artistes du bonheur qu’ils nous donnent, témoigné notre reconnaissance aux acteurs de la culture pour les découvertes qu’ils nous offrent et qui nous aident à grandir ? Et que dire des élèves privés de séances scolaires, du public des « Nomades » en villages, des personnes en grande précarité, des isolés de tout, qui ne peuvent plus s’extraire d’un quotidien – ô combien pesant - le temps d’un spectacle.

Le spectacle vivant raconte le monde et nous prend par la main, bien loin des cohues individuelles des supermarchés, il nous rassemble et nous rassure, il nous donne des clés pour comprendre, pour vivre et pour avancer ensemble. Il cultive notre humanité. Il nous est essentiel pour affronter raisonnablement des temps exceptionnels.

Hélène Maignan, archiviste municipale (Cavaillon)