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La compagnie Ex Nihilo



La compagnie Ex Nihilo n’a de cesse depuis sa création, il y a maintenant 15 ans, d’interroger la danse dans sa relation à l’espace extérieur. Ce n’est pas un simple glissement du lieu de l’art – il ne s’agit pas de glisser/déposer à l’extérieur une forme créée à l’intérieur – mais de faire tout à la fois l’expérience d’une rencontre avec un espace, urbain ou naturel, et d’une relation à l’autre, passant, habitant ou spectateur [1]. C’est alors d’un double déplacement dont il est ici question : tout d’abord, celui de la danse – c’est le mouvement comme « prise d’espace » au milieu du mouvement de la ville et dans l’immensité de l’espace, de la recherche à la représentation et au travers d’une présence soutenue, régulière. Et ensuite, nécessairement, un déplacement des séparations dans la répartition de l’espace et des places de chacun : un partage des territoires de l’art qui ouvre une adresse à un large public. Nous voyons notre usage nomade des lieux comme un emprunt éphémère et léger plutôt qu’une appropriation, un usage qui n’exclut jamais l’autre. Nous plaçons le danseur sur le même sol que « n’importe qui » : il est envisagé comme un homme de tous les jours, un Monsieur tout le monde, mais qui a tout moment utilise sa danse comme langage…

Cette longue pratique du bitume et du vent a orienté l’écriture de notre danse. Nous avons acquis une expérience au fil des créations, pour appréhender tout type d’espace. Nous le rencontrons pour ce qu’il est et pas pour ce que nous voudrions qu’il soit : nous avons à accepter les perturbations qu’il provoque, son bruit, à nous nourrir de sa tonalité, de sa couleur et de ce qui se passe entre les corps et les regards de ceux qui l’habitent. Ce rapport à l’espace a défini une certaine façon d’être dans le lieu, une certaine « mise en corps », un choix d’interprétation. Nous pouvons dire aujourd’hui que nous avons une écriture spécifique basée sur l’écoute, la réactivité, le qui-vive. Et de cette inscription de notre danse dans des espaces déjà peuplés, ouverts à mille événements, est née une écriture logique : nous établissons toujours une trame très structurée, mais accueillant la surprise et l’imprévu. Par notre parcours en tant qu’interprètes et nos goûts personnels, nous avons toujours pratiqué une danse physique. Nous avons gardé ce désir et cette intensité dehors : dans la rudesse du sol ou l’inconfort de la pluie, le corps doit durer, les appuis se renforcer pour danser sans concession. Les formes créées sont multiples et vont du duo – c’est Assemblements, créée en 2009 pour les marchés – à des pièces pour 8, 10 ou 17 danseurs, c’est Loin de là, créé en 2000 pour une plage du nord de la Hollande ou Trajets de vie, Trajets de ville, pour rues passantes et places publiques.

Enfin, donner à voir la danse dans des lieux inhabituels, c’est aussi donner à voir ces lieux par la poésie mmême du geste, c’est donc également une expérience du regard.Toutes nos chorégraphies, depuis La Plus Belle Heure, jouée le long d’un mur, jusqu’à Trajets de vie, Trajets de ville, créée pour une rue passante et une place publique, jouent sur la place du spectateur, les multiples modalités du proche ou du lointain et la multiplicité des points de vue – nos pièces peuvent être regardées de tous côtés, 360° de « possibles » ? Ce rapport au voir passe par un rapport à l’image, de la trace des improvisations dansées dans les rues et projetées sur scène pendant les spectacles à la réécriture pour l’image de notre dernière pièce, de l’utilisation des chorégraphies dans des fictions ou des performances, jusqu’à la réalisation de courts-métrages pour chacun des solos de notre nouvelle pièce, comme une nécessité vitale, car joués dans des espaces urbains, cachés, retirés ou peu traversés.

Ce que nous poursuivons cette année, c’est donc une même recherche dans la danse et dans l’écriture chorégraphique, dépliée en de multiples formes. C’est creuser une façon singulière de travailler : il y a bien de la glaise, un travail de sculpture, on part d’un bloc de matières, collectées apportées, qu’on malaxe, affine, précise jusqu’à une proposition aboutie… Nous vous proposons ici de découvrir mieux ces créations et nos projets et, au travers de multiples fragments et matières, ce qui nous fait danser. Bonne visite !

Anne Le Batard et Jean-Antoine Bigot

- www.exnihilodanse.com