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Imre Kertész
Joël Jouanneau

Kaddish pour l’enfant qui ne naitra pas


Le kaddish est la prière des morts dans la religion juive.
Ce monologue d’un homme, revenu d’Auschwitz, est le récit de l’impossibilité d’assumer “le don de la vie” dans un monde traumatisé par l’Holocauste.

Extrait de la critique de Catherine Robert
Journal du Théâtre lundi 22 novembre 2004

« Quand on écrit sur Auschwitz, il faut savoir que, du moins dans un certain sens, Auschwitz a mis la littérature en suspens. » disait Imre Kertész dans son discours prononcé lors de la remise de son prix Nobel en décembre 2002. Malgré ce douloureux paradoxe et parce qu’il refuse la posture faussement pudique de ceux qui cachent l’Holocauste sous la catégorie de l’innommable, l’écrivain hongrois fait de l’expérience concentrationnaire le substrat de son écriture. Dans Kaddish pour l‘enfant qui ne naître pas, il relate la méditation d’un homme aux prises avec la question du choix d’enfanter après avoir vécu dans l’enfer du lager. Joël Jouanneau en dirige l’adaptation théâtrale jouée avec son habituel talent par Jean-Quentin Châtelain.

Comme si l’Histoire l’avait tué sans le faire complètement mourir, le héros de Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas est un survivant dont le corps est le cercueil de l’espèce humaine. Si, selon Kertész, il est possible d’écrire après Auschwitz, il est néanmoins impossible d’enfanter, c’est-à-dire de faire le pari d’une vie qui porterait en héritage ce testament terrifiant. L’écrivain, de méditations en discussions, tâche d’expliquer à ceux qui lui en font la demande (au premier rang desquelles sa femme) comment il lui paraît surhumain de demeurer par la création continuée de la reproduction, comme si le fait d’avoir survécu à la barbarie faisait de la survie l’envers de l’optimisme vital, comme si la main efficace du bourreau avait tué non seulement les générations déportées mais aussi, et par avance, le fruit de leurs entrailles. En ce sens, le héros de Kertész est le dernier, puisque rien ne durera après lui sinon ses œuvres.
Joël Jouanneau et Jean Launay ont remarquablement adapté ce récit ultime en réussissant à préserver sa puissance et son souffle. Jean-Quentin Châtelain, seul en scène derrière la barrière des pages disposées en lisière de l’espace scénique dont les murs sont recouverts d’indications qui hésitent entre le graffiti, la formule logique et la trace absconse, incarne le personnage de l’écrivain taraudé par des interrogations métaphysiques qui engluent son existence. La victoire de la mise en scène et du jeu est de parvenir à révéler la drôlerie et le cynisme désabusé d’un texte qui est plus émétique que désopilant quand on le lit. Peut-être que la mise à distance que permet le jeu offre à l’écoute une dimension supplémentaire que n’atteint pas la simple lecture. Peut-être aussi que l’incarnation, qui redonne de la chaleur à ce mort vivant, le rend paradoxalement plus humain, plus faillible aussi dans ses implacables analyses, comme le suggèrent les mimiques et les gestes épuisés du comédien, et donc moins terrifiant.
Joël Jouanneau et Jean-Quentin Châtelain, mais c’est presque une habitude, offrent, avec ce spectacle, les conditions d’une expérience unique et troublante. Le théâtre se fait urne pour les cendres passées et les cendres à venir d’une espèce humaine à jamais tatouée par la mort.

Catherine Robert

Aller plus loin...

La Scène nationale de Cavaillon propose une soirée pour aller à la rencontre de l’oeuvre d’Imre Kertész
Mercredi 23 Novembre à 19h
Théâtre de Cavaillon

A LIRE SUR INTERNET :

Un entretien avec Jean-Quentin Châtelain sur le site Le Vilain Petit Canard

Une biographie de Joël Jouanneau sur le site Théâtre Contemporain