archives
05
06

Jean-Luc Lagarce
Joël Jouanneau

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne


De Jean-Luc Lagarce - mise en scène Joël Jouanneau avec Caroline Chaniolleau, Cécile Garcia Vogel, Sabrina Kouroughli, Mireille Perrier, Lucie Valon.

Un jour, le père a écarté le fils de la famille et le jeune homme s’est éloigné pour de longues années, cette fois. Il revient après la mort de ce père. Cinq femmes l’attendent. Sa grand-mère, sa mère et “les trois soeurs”. Elles murmurent, elles chantent, elles hurlent, elles pleurent, les drames, les joies, l’espoir, les souvenirs... le retour.

« Comme les 5 lames d’un couteau suisse » - portraits par Joël Jouanneau

Quand je vois ces cinq femmes, l’image qui m’est toujours revenue est celle du couteau suisse et des cinq lames. Des lames scalpels, qui découpent, qui vissent, qui cisaillent, qui creusent... Chacune ayant un travail bien singulier et précis à faire.
Je pense aussi au travail de la main et des cinq doigts. Le pouce étant pour moi la plus âgée, l’index étant la mère, et puis on a les trois autres. Le majeur l’aînée, l’annulaire qui va très bien à la seconde et l’auriculaire, le doigt qu’on laisse dans son coin et qu’on utilise le moins souvent, pour la plus jeune. Il y a cette main qui se referme sur le lieu de la parole...

La plus âgée est très précisément un dolmen. C’est la parole du granit. Mais l’émotion à l’intérieur du granit, il ne faut pas l’oublier. Pour Jean-Luc Lagarce, c’est « L’éternelle servante, la vieille Anfissa des trois sœurs épuisée par le labeur ». Mais avec la mère je ne saurai jamais qui est véritablement l’élément majeur, l’assistant de l’autre. J’hésiterai toujours...

La mère (Mireille Perrier) est le personnage qui rend le plus impuissant Jean-Luc Lagarce. Il suffit de regarder comment l’auteur la définit. Il met « la Mère point » et il ne met pas un mot après, je crois qu’il ne peut pas. J’ai voulu moi à l’opposé, parce que je n’ai pas du tout ce même rapport, chercher une mère qui ne puisse plus parler tellement l’émotion est forte. Le statut de mère est, par essence, un statut névrosé. On ne peut pas impunément mettre quelqu’un au monde sans le devenir. C’est un acte dont seul le divin peut se proclamer. Et on comprend que le divin ait des problèmes avec les femmes parce qu’il y a là un adversaire direct. Je trouve que mettre au monde un enfant est un acte dont on ne peut jamais se remettre.

L’aînée (Cécile Garcia-Fogel) est pour moi, celle qui arrive la première et paradoxalement, c’est toujours celle pour qui il sera trop tard, du fait même qu’elle arrive la première. Parce qu’elle aura toujours un rôle de mère à jouer pour les autres qui vont venir. C’est aussi celle qui s’accorde des libertés que les autres ne prennent pas. Mais si elle va avec les hommes, cela reste uniquement hygiénique. Avec son frère, le rapport est au bord de l’inceste, mais elle a tellement attendu que son retour ne lui fait rien.

La seconde (Lucie Valon) a une rébellion que je trouve très belle. Elle a un statut privilégié. Elle a un rêve. Aller au bal avec son frère, mais quand le rêve s’effondre, elle sera la première à l’oublier. Comme elle le dit « Peut-être qu’il va mourir et demain je prends le car ». Je pense qu’être dans l’ombre ou dans le recoin comme la plus petite, sont de très belles positions dans la vie. Dans une famille, il vaut toujours mieux être un peu caché qu’au centre, exposé. C’est aussi ma position au théâtre...

La plus petite (Sabrina Kouroughli) est la petite fenêtre. Je pense qu’elle a toutes ses chances. Les autres considèrent qu’elle est arrivée après, qu’elle n’a pas voix au chapitre. Et c’est une chance aussi d’avoir droit à la parole mais bien plus tard. Elle a le temps de regarder, de réfléchir et de n’en penser pas moins. La plus petite, c’est celle qui n’en pense pas moins. Et qui finit par le dire tout de même.

Entretien réalisé par Antoine Ronchin | mars 2005

AUTOUR DE JEAN-LUC LAGARCE...
SAMEDI 15 OCTOBRE A 17h

La Scène nationale de Cavaillon propose un temps fort autour de l’œuvre de Jean-Luc Lagarce, pour mieux découvrir ou redécouvrir un écrivain majeur, 10 ans après sa mort :
- projection de "voyages en pays lointains" - Joël Jouanneau met en scène Jean Luc Lagarce, un film documentaire de Isabelle Marina (52 mn), en présence de la réalisatrice
- lectures de textes de Jean-Luc Lagarce par les comédiennes de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne - en compagnie de Joël Jouanneau.

Samedi 15 octobre - 17h00
Théâtre de Cavaillon
Entrée libre sur réservation