Isabelle, enseignante confi.née

 

vendredi 15 mai 2020

Personnellement, je vis le télétravail difficilement, tant est important pour moi l’échange en direct !
Le métier d’enseignant, c’est du spectacle vivant, c’est du théâtre, pleinement. On est là avec son souffle, son corps sur l’estrade, son grain de voix, ses soucis du jour, et en face de nous, il y a un public, notre public, tout proche. De ce public, on ressent toutes les émotions ; on sent intuitivement quand il s’ennuie, quand il décroche, quand il faut faire une pause ou changer d’activité.

On parle de la toux ou du raclement de gorge du spectateur de théâtre, mais c’est la même chose en classe : deux ou trois bâillements, un léger bavardage qui monte en puissance et c’est le signe qu’il faut réagir. Changer de sujet, risquer une pointe d’humour, une question plus ouverte, ou tout simplement baisser la voix…

Alors autant dire que par mail, ou même sur What’s app ou Discord, tout cela n’a pas du tout la même saveur, même si cela permet de garder le contact ! Les difficultés techniques (problèmes de connexion, bruits parasites) rendent l’exercice un peu laborieux, fatigant, rien à voir avec le surcroît d’énergie que peut apporter un cours qui s’est bien passé, et dont on ressort heureux, gonflé à bloc.

Mon point de vue est subjectif, mais je crois que rien ne remplace le cours en présence. Le « distantiel », comme on dit maintenant, cela peut servir de substitut, mais sur une période longue comme celle que nous vivons, c’est très pénible. Et nos étudiants font état eux aussi d’une réelle fatigue due à des heures d’écran, mais sans doute due aussi à la perte de ce contact humain et chaleureux avec les autres.

Pour moi, faire cours par écran, c’est comme si on voulait remplacer le théâtre par le visionnage de captations, par le théâtre filmé. Oui, faute de mieux, quand on n’a pas pu assister au spectacle, ou dans une optique pédagogique, mais ce n’est pas du théâtre, en tout cas pas celui que j’aime, du théâtre « en vrai » et pas en boîte !

Pour transmettre, et faire aimer ce que l’on transmet, il faut être enthousiaste, et pouvoir partager concrètement son enthousiasme avec l’autre tout proche. Cette joie d’apprendre, elle est intimement liée, pour le meilleur comme pour le pire, à la personne du professeur, à sa présence (et pas son « présentiel », jargon que je déteste !), l’être humain, là, en face, avec son parfum, son costume, ses tics de langage et ses dadas ou ses qualités. D’un prof qu’on aime, on aime jusqu’à ses défauts, et on en vient à aimer sa matière, qu’on n’aimait pas nécessairement avant qu’il ne nous la fasse découvrir !

Même frustration donc pour la partie pratique, frustration partagée avec les étudiants. Le théâtre, cela se voit aussi en vrai, et cela s’éprouve, cela se fait au plateau… Là, corona oblige, plus de plateau, plus d’échauffement, et pas de perspective non plus que cela reprenne rapidement... Ce travail commun d’écoute, de recherche avec Olivier (Barrère, notre artiste intervenant), hop, envolé ! Notre « Objet Platonov », notre relecture inventive et en chantier de ce curieux texte de Tchekhov s’est évaporée et restera dans nos esprits comme un fantôme, un projet évanoui sans avoir été abouti…

Et puis, les Prémices, depuis 10 ans, c’est un peu le point d’orgue qui vient clore (et couronner) pour nous une année d’échanges, de tâtonnements, d’improvisations, de trouvailles. C’est une aventure collective, avec eux et avec vous aussi, le moment de tresser et nouer tous les fils. C’est la folie des derniers jours,la confection enfiévrée des costumes et des accessoires, les oublis de dernière minute, le trac qui monte au fil des heures. Et après la représentation, c’est l’euphorie, la fête, le sourire radieux d’Olivier, le verre partagé dans le hall de la Garance, puis sur les pavés de la rue des teinturiers dans la nuit de juin…

Bon, je suis un peu en deuil de tout cela en ce moment.
Faire cours et faire du théâtre, ce sont deux choses importantes, et ces deux choses sont empêchées par la pandémie, ou du moins empêchées telles que je les aime !
Vivement donc qu’on retrouve une vie normale, qu’on retrouve le chemin des planches, et celui de votre Garance !

Isabelle Olivier,
enseignante de lettres en classe préparatoire littéraire
Lycée F. Mistral - Avignon