archives
ss
ce

Interview Wajdi Mouawad


Par Rita Freda pour le Théâtre Forum Meyrin
janvier 2008

- Vous avez écrit Littoral 1997, Incendies 2003 et Forêts 2006 en étroite collaboration
avec les comédiens rassemblés pour l’occasion. Comment s’articulent les diverses étapes
d’un processus de création dans lequel écriture dramatique et écriture scénique
semblent inextricablement entremêlées ?

Il est important d’imaginer ce que c’est qu’un groupe de personnes
qui, rassemblées pour faire du théâtre ensemble, passent leur temps
à se demander si ce qui est en train de se construire est valable ou non.
Cette chose sur laquelle nous sommes penchés est un spectacle à venir.
Nous le regardons chacun depuis notre fenêtre, si je puis dire, et nous tentons
de dire aux autres ce que nous observons depuis cette fenêtre. L’effort
ne consiste donc pas à dire des choses intelligentes, mais à dire réellement
ce que nous observons. Il se trouve qu’il faut que cela se fasse en fonction
d’un regard qui va servir d’axe à l’ensemble des regards. Ce regard est le mien.
C’est-à-dire le regard de l’auteur-metteur en scène. À partir du moment
où cet état d’esprit est compris et accepté, vécu, on se met à travailler
sur un spectacle où l’écriture et la mise en scène se répondent et se relaient.
Parfois, l’écriture met en place l’enjeu de l’instant, puis, la mise en scène poursuit
par la mise en place d’une atmosphère, d’un esprit. Ce dialogue se construit
d’autant plus que nous comprenons le spectacle sur lequel nous travaillons
à mesure que ce dialogue s’approfondit.

- Quelle fable raconte Seuls ? Quelles thématiques vous permet-elle d’aborder ?
Comment éclairer entre autres le titre paradoxal que vous avez attribué
à ce nouveau spectacle joué en solo, mais dans lequel il est question d’un état
ou d’un sentiment de solitude décliné au pluriel ?

Il m’est extrêment pénible de répondre aux questions liées à Seuls
car je suis en train de le rencontrer. Parlant de lui, j’ai un étrange sentiment
d’infidélité. Comme s’il s’agissait d’une tromperie, peut-être parce qu’en
vous répondant, je me trouve dans l’obligation de le définir. De l’expliciter.
Or c’est comme si vous aviez promis à un fauve de le garder libre et voilà
que vous vous mettez à le domestiquer. Expliquer, c’est domestiquer. Taire,
c’est garder sauvage. Voilà pourquoi, à ces questions, je préfère répondre
légèrement de biais en vous disant peut-être une banalité à savoir que Seuls
raconte l’histoire d’un jeune homme qui va se retrouver enfermé dans un musée
une nuit durant.

- Comment est né en vous le désir d’écrire, de mettre en scène et d’être
l’unique interprète de Seuls ?

Je ne sais pas trop. Ça ne naît pas, ça se rencontre. C’est là. Une histoire en face
de vous qui vous dit « c’est moi ». Alors vous ne discutez pas, vous suivez,
vous accueillez. Ce n’est pas très compliqué et c’est comme un savon, un poisson
qui vous échappe tout le temps. Sinon, il y a des petites choses : j’en avais assez
des acteurs et de leurs névroses, de leurs retards et de leurs besoins d’affection,
de leur besoin de séduction. Je dis ça avec beaucoup d’amour et sans aucune
amertume, mais c’est comme des parents qui, exténués par leurs enfants,
vont prendre des vacances « seuls » pour retrouver un état amoureux avec la vie.
Je crois qu’au-delà de bien des choses, liées à la langue maternelle et à l’histoire
de ce personnage, j’avais envie et besoin de retrouver un état amoureux
avec l’acte de jouer, avec le théâtre.

- En quoi le processus de création adopté pour ce solo ressemble-t-il ou diffère-t-il
de celui d’une pièce écrite pour une troupe d’acteurs ?

Essentiellement, c’est le fait de ne pas voir ce que je suis en train de construire.
Seuls est un spectacle qui s’écrit de manière polyphonique, c’est-à-dire
qui ne repose pas uniquement sur le rapport texte/acteur comme avec Forêts
ou Incendies, car là, le texte ne suffit pas. Il y aura d’autres formes d’écritures
comme la projection vidéo, les voix-off et autres éléments qui, dans le spectacle,
agissent comme des écritures alors que dans les autres spectacles, elles agissent
comme des appuis au rapport texte-acteur. Or, de cette écriture polyphonique,
je ne vois rien et ne verrai rien car je suis dedans, acteur. Je n’ai donc
que des perceptions dont je me méfie car elles peuvent être trompeuses.
Je sais combien les acteurs vivent parfois un décalage entre leur autoévaluation
et les notes de jeu qu’ils reçoivent. C’est là que l’équipe avec laquelle je travaille
prend une place capitale car, au-delà de leurs « corps de métiers » (scénographe,
éclairagiste, assistant, costumière, dramaturge, etc.), ils sont, ensemble, un regard
sur lequel je fais rebondir mes perceptions. Ils sont mes yeux.

- Dans vos oeuvres, vous convoquez l’Histoire, le mythe et la légende, vous faites éclater
l’espace et le temps. Comment s’est imposé à vous cet univers dans lequel le réel
est traversé d’onirisme, le présent saisi à travers l’héritage revisité du passé
et l’indécidable avenir ?

C’est continuellement un désir ardent de vouloir colmater les déchirures, les peines
et l’ennui profond que je ressens devant le monde dans lequel je vis.
Ce monde m’ennuie et me violente et je n’ai pas d’autres moyens de lui résister
qu’en créant des choses qui n’existent pas. C’est la seule voie qui me redonne
un lien avec l’enchantement.

- Dans l’ensemble de votre oeuvre dramatique ainsi que dans l’unique roman que vous avez
écrit à ce jour, vous n’avez de cesse de développer une réflexion sur la quête identitaire.
Pourquoi cette thématique vous habite-t-elle si intimement ? Comment, pour définir
ce qui fonde selon vous aujourd’hui votre propre identité, retraceriez-vous les principales
étapes de votre parcours ?

Pour les étapes, j’aime bien les vols d’oiseaux. Donc, enfant et enfance au Liban ;
adolescence, lectures et langue française en France ; étude, vie active et théâtre
au Québec. Entre tout ça, des exils : le premier dû à la guerre civile libanaise,
le second dû à l’expiration et au non-renouvellement des cartes de séjour en France.
Bon, mais ce n’est rien et c’est beaucoup se tromper que d’accorder à ce trajet
une quelconque importance. Je dirais davantage que je suis Grec par ma passion
pour Hector, Achille, Cadmos et Antigone et juif par mon admiration pour Jésus
et Kafka. Je suis bien sûr chrétien, surtout par Giotto et Shakespeare. Je suis musulman
par ma langue maternelle. Tout le reste n’a pas vraiment d’importance et sincèrement
rien ne me déprime plus que lorsque l’on me demande pourquoi je suis si obnubilé
par la question de l’identité. Car je n’ai pas du tout, mais du tout, l’impression
de l’être : ce ne sont en effet jamais des questions que je me pose au quotidien.
Je dirais que je suis beaucoup plus habité par la peur et la crainte de perdre la passion
et la pureté qui m’habitaient lorsque j’étais adolescent. Je me pose surtout la question
de la manière de vivre encore sans elles et quel sens cela peut-il avoir d’exister
sans être enflammé continuellement. N’importe comment, mais être enflammé.
C’est beaucoup plus crucial qu’une bête histoire d’identité. Mais je suis à l’intérieur
de quelque chose et je me trompe sans 12 doute sur moi-même.