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Hélène Cathala
Chorégraphe



Elle a été interprète pour Dominique Bagouet et Trisha Brown de 89 à 92.

Cofondatrice en 93 de la Compagnie La Camionetta avec Fabrice Ramalingom,
elle créé dans ce cadre une dizaine de spectacles. En 2006, elle s’engage dans
une carrière solo au sein de la compagnie Hors Commerce où elle interroge les
univers de la danse, du théâtre, des écritures littéraires et chorégraphiques.

Affirmant une attention à la forme et à l’écriture du plateau, dans un esprit
d’exigence et de conviction, elle crée Slogans (2006), Shagga (2007), Exode
1.25
(2009) et Talking Blues (2010).

- Vous allez déployer sur scène un dispositif à infrarouge, quel est son but ?

Hélène Cathala : J’ai disposé, avec Arnaud Bertrand, créateur sonore de la pièce, une
vingtaine de capteurs à infrarouge. Ils détectent tout passage d’un corps à 80 cm audessus
d’eux et sont reliés à un système sonore. A chaque détecteur correspond un son
différent. Nous en avons conçu trois sortes : les sons bruts, presque des bruits, les notes
proches du timbre du piano et, plus élaborées, les boucles musicales. Nina Santès, en
dansant, passe au-dessus de ces capteurs. D’une part, les mouvements entraînent le
déclanchement des sons voire de la musique et réciproquement la position des
capteurs est telle que celui qui veut jouer, en quelque sorte, de cette orgue géante,
doit bouger, faire des mouvements pour aller d’un capteur à l’autre. L’ensemble
produit une gestuelle particulière : Nina utilise ses mains, ses jambes, son buste … Ainsi,
le spectateur voit en temps réel la musique et la chorégraphie se composer sous ses
yeux.

- Pourquoi avez-vous intitulé votre pièce "La fille que la rivière n’a pas gardée" alors que
vous décrivez, au contraire, tout un jeu d’interactions, de cohérence entre la danse et
les sons ; où se trouve l’exclusion ?

Ce titre fait référence au personnage d’Ophélie de Shakespeare dans Hamlet.
[Ophélie éconduite par Hamlet et orpheline de son père meurt noyée dans une rivière.
Elle est représentée dans la célèbre peinture d’Alexandre Cabanel. Je ne sais pas si ce
sera très sensible dans la pièce, mais les sons, les lumières et les vidéos forment le flot
d’une rivière. La danseuse est plongée dans le courant, elle pourrait être engloutie
comme Ophélie, mais elle en ressort finalement plus forte et plus vivante. C’est un
portrait de la traversée toujours dangereuse de l’adolescence vers l’âge adulte.

- Vous avez choisi d’évoquer la traversée de l’adolescence, le passage du temps.
Comment caractérisez-vous les étapes de la vie dans votre pièce ?

Associer les sons bruts à l’adolescence et les mélodies à l’âge adulte serait un peu
caricatural. L’adolescence et la danse ont en commun le rapport à sa propre image et
au jeu. Nina Santès a la capacité particulière de jouer de son image comme une
adolescente qui se regarde dans le miroir et cherche à savoir quel effet elle fait.
L’adolescence est associée au jeu, à l’envie de tester les limites et de le faire avec
brutalité, aussi. Dans la pièce, il y a tout un moment, de dix/quinze minutes environ, où,
bien qu’elle ait beaucoup de repères, Nina est complètement libre de jouer avec le
dispositif, d’improviser comme elle l’entend. La chorégraphie traduit aussi le processus
essai-erreur propre à l’adolescence qui lui permet de réchapper aux flots de la rivière
et de trouver sa voie. Le final de la pièce montre la maturité acquise par une danse qui
l’amène à jouer tout un morceau de musique.

- Pourquoi avoir voulu aborder le thème de l’adolescence et du passage à l’âge
adulte ?

A l’origine de cette pièce il y a eu ma rencontre avec Nina. J’avais dansé moi-même
pour ma dernière pièce, mais, passé un certain âge, les gens s’exclament « Oh ! Tu
danses encore »… Je ne voulais pas faire l’économie de la question de l’âge, or Nina a
vingt-cinq ans et j’en ai cinquante. C’est la première fois que je ressens une telle
familiarité corporelle avec une danseuse car elle me rappelle beaucoup la danseuse
que j’étais à son âge. Elle a quelque chose de très enfantin. J’ai pu projeter sur elle ce
que j’aurais pu danser moi-même et j’ai donc mis beaucoup de moi dans cette pièce.
Il y a quelque chose de l’ordre de la transmission entre nous.

Propos recueillis Julie Chaudier dans le cadre d’une interview pour les Mécènes du Sud