Géraldine, enseignante confi.née (et en manque)

 

mercredi 20 mai 2020

Je suis en manque.
En manque de rêves, de temps, de nature, de mes amis.
En manque de foi en la chose politique.
En manque de collectif tant nous avons été et sommes encore isolés dans nos maisons.
En manque de ma famille hors de France.
En manque de mes élèves avec lesquels j’ai pourtant des rendez-vous quotidiens par l’écran.
Situation un peu absurde d’un presque soliloque sur écran qui ne permet pas de voir dans les yeux qui a compris, qui n’a pas suivi, qui s’ennuie, qui est ailleurs.
J’ai varié les dispositifs, fait travailler les élèves en groupes, les ai interrogés, fait participer, mais rien ne vaut la présence (pas le « présentiel » jargonneux !) qui permet vraiment l’échange. Car un prof donne beaucoup et reçoit aussi, on l’oublie souvent.

En manque de théâtre aussi
De partage de théâtre
De perspective de théâtre
D’émotion de théâtre
De chair de théâtre
Je suis en manque
Je suis tellement en manque

Bien sûr, à mes élèves de théâtre j’ai fait des propositions, donné à voir des captations de spectacles, fait écouter le magnifique journal de confinement de Wajdi Mouawad, auteur au programme, proposé d’écrire aussi, de se donner des rendez-vous pour faire des lectures, réfléchi avec eux sur le théâtre documentaire, sur l’écran comme une possible scène…..
Mais ils ne sont pas là. Certains pas du tout, des autres je ne vois qu’une tête. De l’élève confiné, on ne voit au mieux que la tête. La présence manque, le corps, ce qui se passe quand des corps se rencontrent sur un plateau, ce qui s’imagine ensemble, imprévisible toujours, fragile et précieux.
Cela me manque.
Aux élèves aussi le théâtre manque. Ils sont là d’abord parce qu’ils aiment jouer. Et en sont privés.

Et puis, comment faire du théâtre à la rentrée ? Avec des masques et à distance d’un mètre ? Quel sens cela aurait de faire du théâtre ainsi ? Je me sens hébétée devant cette absurdité. Je comprends qu’il faudra ruser, jouer avec ces contraintes ou inventer, mais pour l’instant je n’entrevois rien.

Et puis, quels spectacles de théâtre verrons-nous ? Quand ? Comment ? Le théâtre en boîte a ses limites. J’ai atteint les miennes lorsque j’ai voulu voir le Henri VI de Thomas Jolly. Même en vidéo-projetant la captation, cela m’a paru absurde. Je n’ai pas pu continuer. Analyser une captation est un exercice intellectuel vraiment intéressant, mais cela entrave chez moi toute émotion. Je n’y suis pas, je ne partage donc pas, je ne ressens pas.

Je sais qu’il faudra déployer des trésors d’inventivité, qu’il faut continuer de croire au possible pour vivre encore,renouvelée, cette passion commune qui me lie à mes élèves, à beaucoup de mes amis, à nos partenaires de théâtre dont vous êtes, vous la Garance.
Pour que le manque nous transforme, aiguise les appétits et fasse imaginer le théâtre de demain.
Pour que vive le théâtre.
Pour vivre le théâtre.

Géraldine Tellène,
enseignante en option Théâtre - lycée Mistral