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Franchir et faire franchir les murs

Le théâtre d’intervention


Trop de seuils et de barrières se dressent entre le grand art et ceux qui pourraient en jouir, sans vouloir ou sans oser s’en donner le droit. Réduire ce genre d’obstacles, qui se dressent parfois jusque dans les têtes, tel est le projet au coeur du "théâtre d’intervention" voulu, conçu et pratiqué par Olivier Py.

Quelles sont-elles, ces frontières à la fois réelles et imaginaires ? D’abord, la conviction que le théâtre, c’est pour les autres. Comme l’art, comme la pensée : des luxes hors de portée. Trop chers, trop complexes. Et avant tout, trop loin. D’où l’idée, radicale, d’aller chercher les publics où ils se trouvent. S’ils ne vont pas au théâtre, il faut que le théâtre aille jusqu’à eux et fasse le premier pas. Sur les lieux de travail, dans les établissements scolaires, les espaces collectifs ne manquent pas, et les bonnes volontés sont nombreuses. Un spectacle qui se transporte sur place, invité par des associations ou des comités d’entreprises, peut faire office de déclencheur, engager une dynamique. A condition que l’oeuvre aboutie soit de qualité, aussi aboutie, aussi exigeante que les travaux présentés au théâtre. C’est une question de simple respect des publics. Ce point est essentiel. Car les interlocuteurs, d’entrée de jeu, doivent sentir qu’on s’adresse sans réserve, sans idées préconçues ni concessions faciles, à leur intelligence et à leur sensibilité. Le travail théâtral doit ainsi rester ce qu’il est : une proposition rare, sérieuse, à se mesurer vraiment à ce que l’on a de meilleur en soi-même, à hauteur d’humanité. Les mises en scène doivent donc être pensées pour être aisément transportables, sans que la légèreté matérielle affecte la qualité artistique. Il faudrait presque ajouter : au contraire – ces spectacles à mains nues, à visage découvert, au plus près des publics, réclament une ouverture, une sincérité dans l’engagement, une générosité qui confrontent interprètes et spectateurs aux fondements de l’échange théâtral.

Olivier Py s’est impliqué avec passion dans ce travail sur le terrain. Avec l’appui des Fondations Rothschild, il a jeté tout le poids de son prestige personnel dans la balance, signant au cours de chaque saison une adaptation pour deux ou trois comédiens de grandes tragédies d’Eschyle : "Les Sept contre Thèbes", puis "Les Suppliantes". Pour souligner le soin et l’exigence apportés au travail, il les a programmées à l’Odéon, dans des versions identiques à celles qui devaient circuler. A chaque fois, il a veillé à dégager dans les vieux mythes grecs les traits qui pouvaient interpeller directement un public contemporain ne disposant d’aucune information préalable. Le pari était difficile. Dans "Les Sept", Olivier Py a montré un héros refusant de se laisser réduire à l’impuissance par un afflux d’images terrifiantes, et travaillant à les interpréter librement, en toute indépendance d’esprit, pour se préparer à l’action. Pour cela, il lui a suffi de deux comédiens et d’une télévision. Dans "Les Suppliantes", la question posée était à la fois celle du devoir d’hospitalité et de la violence faite aux femmes : aucun accessoire n’était nécessaire. Les deux projets ont touché des milliers de spectateurs dans des dizaines de villes de banlieue. Le troisième volet, intitulé "Les Perses", est également inspiré d’Eschyle.