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Entretien avec Lina Saneh


A l’occasion de la rédaction du programme du Festival d’Avignon

- Comment avez-vous abordé cette nouvelle création ?

On travaille souvent sur un mélange de documents et d’éléments autobiographiques :
on part de faits divers et on s’infiltre dans des documents réels, introduisant la
fiction. Dans Photo-Romance, c’est différent. On s’immisce dans une fiction, nous
jouons les rôles des personnages en tant que Lina et Rabih. En même temps, on
introduit des documents du Liban contemporain. Il y a une autre forme de questionnement
du jeu théâtral, avec une fiction très romanesque, le contexte documentaire
du Liban d’aujourd’hui et un travail théâtral repensé, qui se tient au centre
de ce lien à construire entre document et romanesque. C’est pourquoi, tout simplement,
on a nommé le spectacle en accolant les deux termes : Photo-Romance.

- Vous abordez ici la question du fascisme. Qu’est-ce que le fascisme au Liban aujourd’hui ?

La plupart des partis sont à tendance fasciste, repliés sur eux-mêmes, racistes et
intolérants. Par ailleurs, dans la société, il y a une mentalité de petits-bourgeois
honnêtes, bons citoyens, bons pères et mères de famille, qui est sans cesse mise en
avant alors que partout la corruption et le clanisme règnent. Les notions de démocratie
et de tolérance, tout en étant désirées et réclamées, sont mises à mal. Face à
la vie politique chaotique, on trouve refuge dans le fantasme d’un leader fort, symbole
de force virile. On le croit capable d’imposer l’unité, l’ordre, la loi et la justice,
par la seule force de sa volonté inébranlable, de son honnêteté naturelle et donc insoupçonnable, de sa foi implacable en Dieu et en lui-même, et enfin en espérant
que tant de qualités auront un effet de contagion enthousiaste chez les gens.

- Le fascisme au Liban peut-il être comparé à celui qu’ont connu certains pays
européens ?

Non, n’oublions pas que ce n’est pas un fascisme d’État, c’est une tendance, une
mentalité. Il est latent dans les grandes communautés libanaises. Chacune à tour de
rôle, réussit avec son parti à imposer quelque temps son hégémonie sur une région.
Il s’agit donc surtout d’un totalitarisme local, régional.

- Et la gauche libanaise ?

Justement, notre propos n’est pas le fascisme mais la place de la gauche prise au
piège entre les deux extrêmes actuels au Liban : le fondamentalisme islamique et
l’ultra-capitalisme, tout autant confessionnels et traditionnels. Le fascisme reste en
arrière-plan, comme caractère général des différents partis et parties. C’est bien la
gauche libanaise que nous interrogeons dans ce travail. Il nous semble qu’elle ne
joue aucun rôle actif mais tente plutôt de vivre en parasite dans un camp ou un
autre. Manipulée et rejetée. Ou alors elle est cantonnée dans une naïveté un peu
romantique, elle croit diriger depuis les coulisses ses ennemis-alliés, de ce camp ou
d’un autre, et diriger ainsi l’Histoire, empêchant le pire. C’est en fait elle qui est utilisée
et manipulée à ses dépens. Il y a un aveuglement terrible, soit ses dirigeants
sont assimilés peu à peu aux partis traditionnels, soit ils sont assassinés. On questionne
donc la gauche libanaise, avec un mélange de douceur mélancolique et de
dureté. Une gauche qui voudrait être dans l’action, être patriotique, mais c’est précisément
cela que les partis traditionnels lui refusent.

- Comment questionnez-vous la notion de représentation, d’incarnation ?

Ce qui est en jeu, c’est comment représenter tel ou tel autre milieu, tout en restant
éloigné du réalisme, en n’essayant pas de reconstituer le cadre sociologique.
Comment
représenter sans jouer des rôles, des personnages, mais en s’immiscant dans
une histoire et un milieu qui ne sont ni tout à fait les nôtres ni tout à fait autres ? On ne
va pas vers la réalité représentée mais on l’amène à nous, créant ainsi un mélange
hybride et hétérogène. Par exemple, dans la bande-photo, nous gardons, Rabih et moi,
nos noms, mais la fiction met en scène deux personnages dans des situations invraisemblables
par rapport au contexte social libanais. Ou alors, si Lina (celle de la fiction)
appartient à un milieu religieux et idéologique déterminé, je ne cherche pas à recréer
ce milieu à travers les costumes car ce qui est dénoncé, c’est la marginalisation de la
femme et la mentalité traditionnelle — qui sont identiques, bien qu’à des degrés
divers, dans presque tous les autres milieux. S’éloigner du réalisme mais en restant
plausible, et sans identification totale. Casser l’identification psychologique et jouer
avec le fétiche glamour : le « roman-photo » nous semble se prêter très bien à cela.

- Cette pièce risque-t-elle, comme d’autres, de soulever quelques passions et
polémiques au Liban ?

On ne sait jamais à quoi s’attendre avec le public libanais... Il nous surprend toujours.
Mais quelle que soit la réaction, c’est leur liberté et c’est la nôtre. Tant mieux si ça soulève débats et passions, c’est qu’il y a quelque chose qui gêne. J’espère
que la critique saura nous gêner aussi. Pour nous, ce spectacle est surtout une
manière nouvelle de travailler d’un point de vue artistique. On repense le corps sur
scène selon le code du cinéma, du roman-photo. Est-ce du théâtre ou non ? Du
cinéma ou non ? Notre intérêt premier est toujours de questionner la représentation
artistique avec ce qu’un tel questionnement pourrait avoir comme résonances
sur la notion de représentation politique aussi.

- C’est aussi un spectacle très politique…

Oui, on est dans l’actualité du Liban contemporain. En même temps, ce n’est pas en
tant que Libanais qu’on est à Avignon cette année mais en tant qu’artistes. C’est
très clair pour nous : notre projet est artistique.

© Propos recueillis par Antoine de Baecque
pour le Festival d’Avignon, mai 2009