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Enfance et paradoxe


" Les enfants appréhendent le monde par le jeu. Ils savent jouer, et ils aiment cela. Voilà pourquoi ils aiment et comprennent le théâtre.

Bien des metteurs en scène qui montent des spectacles pour les enfants ne comptent pas du tout faire des spectacles pour enfants. Car tout théâtre c’est tout le théâtre, et il n’y a pas de théâtre si audacieux, si étrange, ni si monstrueux qui ne puisse s’adresser (aussi) aux enfants. Ils ne craignent que le sérieux et l’ennui. L’immémoriale tradition des contes de fées est là pour attester qu’on ne les a pas ménagés, les chers bambins, avec les ogres et les dragons, les enfants trouvés, perdus, abandonnés, mangés, dévorés, les unions inavouables, et Peau d’Âne qui veut épouser son père ! On pourrait même prétendre qu’il y a plutôt des « pièces pour adultes » : celles qui ont adouci les thèmes monstrueux et contre nature, au nom de la bienséance. Et ce n’est au fond que pour tenter d’en finir avec cette bienséance qu’on essaie de « vous la faire », avec le grand-guignol et les pièces de torture et de guerre. L’enfant, on le dit – depuis Freud –, est un pervers polymorphe, mais les contes le savaient bien avant. Et même si les contes, ou le théâtre qu’on écrit à l’intention des enfants, cherchent à éveiller aux plaisirs de l’histoire et la découverte de personnages parfois monstrueux ou extravagants, a susciter chez eux la crainte et la pitié – le désir et la frayeur – le propos naturel, cathartique, est aussi bien de les en délivrer par une fin heureuse, afin qu’ils puissent, après le récit vespéral, dormir tranquilles, ou à la sortie du théâtre pour petits ou grands, aller jouer. "

Emmanuel Demarcy-Mota
Metteur en scène