De chœur et de cœur

 

mercredi 24 octobre 2018, par Jean-Claude

Hier au soir, j’ai rencontré Face à la mère. J’ai chaviré. Et si bien sûr ce naufrage fut douloureux, il n’en restera pas moins bienheureux. Il allait être question d’amour. Il ne pouvait en être autrement. Et il fut bien question d’amour. D’un amour fou. Du tout premier amour. De cet amour entre un fils et une mère.

De deux aveux étrangers l’un pour l’autre malgré un amour si proche. Quelle délicatesse à l’égard du spectateur que de penser à lui, en premier lieu, de le baigner ainsi dans ce silence, dans cette attente, de l’inviter par cette attention, non pas à rester voyeur ou entendeur, mais selon sa liberté bien sûr, à prendre part intimement au rendez-vous de cet amour qu’il peut alors faire sien, comme le septième acteur. Soudain. Mes doigts ont lâché prise. J’ai dégringolé. Et je me suis laissé porter au gré des vagues des mots de Jean-René Lemoine, parfois tranquilles, parfois furieuses. Ce texte a une beauté rare, et bien au-delà d’une composition, d’une partition parfaites, la beauté bienveillante de vous accompagner vers la lumière de votre propre histoire, celle d’un être toujours vivant. Un être qui peut encore s’émouvoir, émouvoir, hurler, avouer, rire, pleurer. Je me suis noyé dans cette écriture qui n’a de cesse de vous murmurer, en arrière-plan, qu’il n’y a jamais une seule vérité mais des vérités, autant de vérités que d’êtres humains, et toutes estimables, qu’il n’y a jamais un unique chant d’amour mais des chants d’amour, oui, autant de chants d’amour que d’êtres humains, et tous mélodieux. Nous devons alors trouver ce courage de recevoir d’autres vérités et d’autres chants d’amour que les nôtres. Les mots de cet auteur font transpirer la beauté de l’Homme, sa lumière, même et surtout en proie à ses peurs, ses hésitations, ses fragilités et ses violences. Sa divinité.

La mise en scène est tout aussi puissante. Hautement audacieuse, délibérément inconfortable, sur un fil, sans cesse funambule, au risque à tout moment de chuter ou de s’élever, de plaire ou de déplaire. Et le courage n’est-il pas l’artère vivifiante d’une mise en scène digne de ce nom ? Alexandra Tobelaim a même osé transformer, sans bien sûr jamais le trahir une seconde, ce pur monologue, déjà interprété à sa création par l’auteur en personne, en un monologue à six voix, pour trois comédiens et pour trois musiciens, tous bien distincts, affirmant ainsi, et de manière admirable, l’universalité du propos. Parfois en chœurs, parfois en solitaires, bénéficiant et usant, à leur gré, d’une liberté d’improvisation dessinant encore plus précisément leurs fragilités, les comédiens vont et viennent entre théâtre antique et théâtre d’aujourd’hui, dans un métissage complice, harmonieux et cohérent. Un autre acte fort de la metteure en scène : offrir un pareil présent à des comédiens, à de jeunes comédiens, oser leur confier de si lourdes responsabilités, leur accorder avec une immense confiance, afin qu’ils puissent s’épanouir dans l’essence même de leur métier. Et nous faire partager ce bonheur-là. La composition musicale, toujours présente et essentielle, parfois douce, parfois violente, de sources différentes, entre « Matching Mole » et un rock appuyé, mais si singulière, a le talent subtil, non pas d’accompagner l’œuvre, mais de la poursuivre, de la prolonger, de l’élever davantage encore, de dévoiler certaines pudeurs que les personnages ne peuvent pas avouer. Pudeurs magnifiques lorsqu’elles sont tues. Pudeurs magnifiques quand elles sont instrumentales ou chantées.

Jean-Claude Herbette