Cyril, artiste compagnon confi.né

 

par Cyril Cotinaut

vendredi 17 avril 2020

Il m’a fallu quelques jours pour comprendre cet étrange silence dans lequel je me suis muré. 
Au début de ce confinement, j’ai constaté avec enthousiasme la créativité incroyable émergente des réseaux sociaux : initiatives collectives, individuelles, florilège de bons mots, d’activités culturelles, journaux de confinement, détournement de scènes de de films, sketches en tout genre, conseils de livres, de films...
Et puis soudain, presque d’un coup, tout s’est arrêté en moi.
Trop d’informations, trop d’images, trop de contradictions, de discours, de propositions... 
En un mot : trop de mots.[...]
Alors, j’ai eu comme un besoin vital de silence, si l’on peut dire. 
De ne pas ajouter de bruit au bruit.

Quoiqu’habitué à la parole - mon métier est un métier de mots écrits et prononcés, soudain, je n’ai plus voulu ajouter des mots aux mots, des images aux images, des discours aux discours...
Ni philosophie à l’angoisse, ni perspective aux peurs, ni lumière aux sombres idées. Ou bien l’inverse, quand les jours difficiles me tombent dessus.

J’ai réalisé combien le monde va vite. Et que le théâtre - qui, si l’on en croit Hamlet, est un miroir du monde - peut se retrouver vite dépassé.

 

Attentats, Gilets Jaunes, grève record des transports et aujourd’hui épidémie, confinement... Les Etats-Unis ont élu Trump et les français un président qui est né 3 jours avant moi. Les événements passent. Le monde change. Les structures mentales qui nous construisent se modifient aussi imperceptiblement que les nuages dans le ciel. Garderons-nous un réflexe d’auto-survie en évitant de nous retrouver à moins d’un mètre d’un passant dans la rue, le visage confiné dans un masque, mains confinés dans des gants ? J’ai peur pour la Fraternité. 

Mes derniers spectacles ont été pensés, réalisés, joués dans une période, une France, un monde différent de celui d’aujourd’hui. Dans une certaine mesure, il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de les reprendre tel quel aujourd’hui. Le monde va si vite : comment le théâtre peut-il encore le suivre ?

J’ai réalisé que notre système de production, celui où il faut penser à un spectacle deux ans avant de le présenter effectivement aux spectateurs, était peut-être en train de devenir un non-sens. Que sera mon Hamlet Requiem dans quelques mois, quand tout cela aura passé - ou non d’ailleurs ? Et dans quelles conditions ? Un siège sur deux de la Garance vide, un rang vide entre chaque rang. Visages de chirurgiens en face des acteurs ?

Teatron, c’est le lieu d’où l’on voit. C’est le lieu de la distance. Là où le spectateur, par la distance spatiale notamment, peut voir son reflet et le comprendre. Sommes-nous capables, metteurs en scène, acteurs, de trouver la distance juste ? Cette distance qui ne doit pas coller à l’actualité, sans pour autant être obsolète. Autant le journalisme analyse le fait sans recul, sans distance, avec une dose d’émotion écœurante (j’ai vu une fois un JT de TF1 car je voulais entendre parler notre Premier Ministre. L’orchestration émotionnelle, la construction dramatique m’a écœuré et mis dans une colère noire), autant nos pratiques de plateau pourraient vite être dépassées par la vitesse du monde...

Où est le temps juste, la distance juste, l’analyse juste, la métaphore juste ? Dans quel temps, à quelle distance pour bien voir ? Dans un spectacle que j’ai écrit et que nous devions jouer dans un lycée et qui s’appelle (s’appelait ?) Au Bord Du Monde (sic !) j’écrivais : "Le monde n’est qu’un discours". Je comprends qu’il l’est encore davantage encore depuis quelques jours. Je ne connais du monde que ce que je peux lire, entendre ou voir sur les écrans. Le monde est devenu "ce qu’on dit du monde". Car confinés, le monde est devenu un espace inexplorable, les expériences sont intimes, le monde a la couleur des murs de ma maison et -heureusement- des yeux bleus de mes enfants.

Je suis absolument incapable de penser à l’après, au prochain spectacle. L’après m’échappe comme jamais auparavant.
Je ne saurais pas plus quoi faire aujourd’hui pour apporter mon écot à l’offre culturelle et artistique. J’en viens même à redouter ces livres, spectacles, films qui prendront pour sujet ce qui se passe en ce moment. Cela m’inquiète, sans que je sache bien pourquoi... Sans doute parce que je redoute cet ajout de bruit au bruit. Peut-être parce qu’il nous faut parler d’autre chose - mais de quoi quand nous vivons tous une expérience singulière, très différente les unes des autres (être seul / en famille / en couple / avec quelqu’un qu’on hait ou qui nous agresse), une expérience où les plus précaires, les moins diplômés par exemple, travaillent sans protection pour les privilégiés dont je fais partie...

Travailler ou ne pas travailler ? Quelle fracture...

Le temps - la distance - devrait pouvoir nous dire, dans des analyses probablement interminables, ce que nous ne pouvons voir aujourd’hui. A savoir si nous vivons actuellement une comédie, un drame ou une tragédie.

Cyril Cotinaut