Carnet de résidence à La Garance,
ou quand une équipe 100 % féminine occupe l’espace…

 

mercredi 5 janvier 2022

« Elles disent, si je m’approprie le monde, que ce soit pour m’en déposséder aussitôt,
que ce soit pour créer des rapports nouveaux entre moi et le monde. » *

Les Guérillères, Monique Wittig

C’est avec le plus grand plaisir, avec le plein d’appétit, mais aussi avec quelques appréhensions, que notre équipe AMAZONES que s’est retrouvée à La Garance, pour notre dernière résidence de travail avant création, dernière résidence après cinq longs mois de pause sans se voir ni travailler ensemble…

Une dernière résidence, c’est toujours beaucoup d’enjeux, et de pressions, la dernière étape où tout terminer, tout fortifier, alors que la montée d’adrénaline de la dernière ligne droite nous fait parallèlement douter de tout… Comment chaque parti pris va être accueilli par le public ? Comment chaque intention va-t-elle être interprétée ? Y’aura-t-il des quiproquos, des désaccords, des insensibilités, des incompatibilités en face ? Comment embarquer le public avec authenticité et générosité, sans jamais piétiner ses convictions, qu’elles soient esthétiques ou politiques ?

Ce sont tous ces questionnements et enjeux qui font l’importance des conditions de travail dans lesquelles se façonne la finalisation d’une œuvre, qu’elle soit chorégraphique ou autre… Et pour l’heure, nous avons eu de la chance - et ce en pleine conscience - d’être accueillies dans des conditions des plus confortables et généreuses !

Comment répondre au mieux à cette qualité d’accueil ? En occupant l’espace ! C’est bien une réponse de danseuse, me direz-vous… ! Mais aussi une réponse de féministe, en fait…Ce n’est pas tous les jours qu’une équipe 100 % féminine débarque dans un théâtre, même si cela tendrait à se démocratiser, le sujet de la place des femmes faisant du bruit ces temps-ci. Sept danseuses, une chorégraphe, et deux créatrices lumière, qui en plus d’être des femmes, poussent le vice à être de toutes jeunes créatrices lumière, ce qui se confirme très régulièrement être on ne peut plus fastidieux, voire pesant, dans un corps de métier essentiellement occupé par des hommes.

Et cette joyeuse équipe, toute préoccupée qu’elle était à arriver dans les temps et à bon port, a pris un grand plaisir à occuper et rencontrer ce théâtre, à échanger enthousiasme et curiosité avec l’équipe sur place chaque fois que cela était rendu possible. Et… a surtout occupé l’espace du plateau ! Occuper l’espace : une des premières choses que l’on apprend dans un cours de danse, un questionnement qui pourrait en être parfaitement banalisé, et pourtant l’occupation de l’espace est pour moi une question éminemment centrale, car hautement symbolique ! Quelle place prend notre corps, se censure-t-il à prendre l’espace, l’espace physique, mais aussi l’espace sonore, l’espace du discours et de la réflexion, l’espace de la prise de parole, l’espace privé, mais aussi l’espace public, l’espace de la représentation théâtrale, mais aussi l’espace de nos représentations mentales, l’espace de nos représentations médiatiques, politiques, l’espace de nos imaginaires, l’espace de nos références historiques, artistiques…

On vous avait prévenu : l’occupation de l’espace, un sujet dansant, mais aussi un sujet féministe, et donc dit la chorégraphe, rien de tel que le langage de la danse, celui du corps qui dépasse la barrière des langues, pour se faire la métaphore joyeuse d’un regard politique sur le monde. Dans AMAZONES, pièce de danse pour sept interprètes de 24 à 59 ans, librement inspirée du magnifique livre Les Guérillères de Monique Wittig, le travail de l’occupation de l’espace a été une de nos préoccupations centrales. Danse centrifuge, qui se veut épanouie et libre dans l’espace, pour mieux dialoguer avec ses autres axes de travail : sororité, émancipation des corps, des prises de paroles, et des regards, empuissancement par le collectif sans écraser les individualités, utopie d’une combativité joyeuse et communicative…

Pas besoin de me croire sur parole, venez découvrir cette création et cette belle équipe le 07 avril à La Garance, que je remercie chaleureusement au passage !