Autour d’Hamlet Requiem

 

vendredi 20 novembre 2020

La compagnie T.A.C Théâtre est venue en résidence à La Garance – Scène nationale de Cavaillon sur deux périodes distinctes : du 19 au 23 oct. et du 06 au 17 nov. Le metteur en scène, Cyril Cotinaut, nous raconte ces deux moments de création afin d’achever la création lumière, la création sonore et le jeu des acteurs pour le spectacle Hamlet Requiem.



Journal d’une traversée sur le paquebot La Garance

JOUR 1 / « Que quatre capitaines portent Hamlet comme un combattant sur la scène »
Arrivée dans le paquebot LA GARANCE. Le pont est presque désert, quelques matelots nous attendent de pied ferme pour nous aider à l’embarquement. On perche les lumières, on installe les sirènes, on nettoie les miroirs, on recense les uniformes et les accessoires. La traversée vers la patrie de Shakespeare peut commencer. On sort les masques des malles, pas les masques du théâtre, non, nos masques sont blancs et bleus. Nos mots sonnent un peu sourds derrière nos bouches bâillonnées. Comme des compagnons, nous prêtons serment de rester liés et de ne pas nous perdre dans les tripots des ports du Rhône.

JOUR 2 / « L’époque est hors de ses gonds »
Premières rumeurs de couvre-feu. Nous adoptons l’attitude du « on fait comme si » et on se lave les mains. Même si on ressent un peu les prémices du mal de mer. Premières inquiétudes vite balayées par le plaisir de jouer, de redécouvrir les (jeux de) mots croisés du fantôme anglais nommé Will et des corps français bien vivants des acteurs. Les matelots de La Garance ne peuvent manger avec nous, ni nous avec eux. Nous sommes des compagnons qui partageons nos pains respectifs sur des tables séparées. C’est un peu triste.

JOUR 3 / « Être ou ne pas être, là est la question »
Serons-nous ou ne serons-nous pas... ? Le bateau avance sur une mer plate. Nous ne rencontrons sur les flots de La Garance ni pirates, ni marchands et encore moins des plaisanciers. La mer est un désert qui semble de plus en plus prégnant. Nous avançons, nous philosophons sur la mort, nos planches accueillent un cimetière où les fossoyeurs meurent de rire.

JOUR 4 / « Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark »

Les rumeurs se confirment. Nous devons quitter le navire avant 21h. La peste gagne du terrain. Les humeurs sont à l’image du temps et du monde : sombres. Nous commençons à craindre que nos terres d’accueil se réduisent aussi vite que nos jours de traversée. Un tiers de nos îles menacent de disparaître sous l’eau. Chaque toussotement nous fait craindre le pire. Mais nous tenons le cap, la tête pleine de nuages, les espoirs plein le cœur.

JOUR 5 / « Je ne sais pas ce que j’ai, depuis peu, j’ai perdu toute ma gaieté »
Cette fois, c’est sûr. Nous ne ferons pas escale les 19 et 20 novembre. Nous avions été éclaboussés lors de la première vague, nous voilà submergés par la seconde. Le paquebot tangue, il n’est pas encore coulé. Mais les yeux sont un peu humides tandis que les cœurs coulent. Nous redoutons désormais les prochaines avaries. Le monde et son état n’a jamais eu autant de prise sur son reflet, le théâtre. Comme si nos êtres étaient scindés. Un œil vers le monde, l’autre vers la scène. Porosité du premier sur le second. J’ai perdu ma gaieté. Je ne sais même pas si nous pourrons jouer car une nouvelle rumeur a remplacé la première. Elle tient en un mot. « Reconfinement ».



©Cyril Cotinaut
©La Garance

Cher journal de bord,
Notre embarcation a dû faire demi-tour et fort heureusement aucun de nos membres d’équipage n’a été contaminé par cet étrange ennemi invisible qui sévit sur les terres.
Par bonheur, le Paquebot La Garance nous a à nouveau ouvert ses portes et son cœur...

JOUR 1
Débarquement. Nous connaissons désormais bien le bateau et nos équipements se montent et se démontent en un clin d’œil, les quatre capitaines du vaisseau HAMLET REQUIEM sont prêts à en découdre.

JOUR 2
Sans lampe et sans sirène, nos capitaines travaillent sur La Garance, vaste navire déserté. Nous avons les clés. Nous savourons la joie de savoir ce que signifie le mot « confiance ».

JOUR 3
Jour du Seigneur. Repos des braves.

JOUR 4
Nous reprenons notre travail. Nous attendons impatiemment nos deux autres capitaines, Lighteux et Sondier. Le premier s’occupe des éclairages dans la nuit obscure, le second est notre sonar.

JOUR 5
Branle-bas de combat sur La Garance ! Après le calme, la tempête ! Notre équipage désormais constitué de 7 membres (4 capitaines de plateau, 2 capitaines de régie et moi-même) se retrouve renforcé d’une demi-douzaine d’hommes (et une mousse) au look de pirates. Dans le brouhaha, je crois entendre leur nom. Ils viennent d’Intermittence. Leur efficacité est redoutable, autant que leur verve. En fin de journée, ça y est : sur le pont du paquebot Garance, le vaisseau HAMLET REQUIEM est monté.

JOUR 6
Si sur les terres, le peuple savoure son armistice, sur le bateau la journée est rude. Les corps de métiers doivent s’accorder.

JOUR 7
A force de dérouler, on avance. Son et Lumière sont au diapason. Les quatre capitaines de plateau s’habituent à leur présence. Tous ensemble, ils porteront « Hamlet comme un combattant sur la scène ».

JOUR 8
Chance ou malchance, qui peut savoir ? Pas question de jouer au loto, nous avons trop de travail. Première traversée du vaisseau, tout en douceur. Nous ne pensions pas voguer et pourtant !
Fiers, nous en faisons une seconde. Le navire prend l’eau à quelques endroits…

JOUR 9
Travailler, encore. Couper, réarticuler, trouver le rythme, affiner, dégrossir. C’est notre dernier jour avant la première vraie traversée… Le vaisseau part bien et contre toute attente prend l’eau au bout d’1h20…

JOUR 11
Matinée de travail avant-première à 15h. Les muscles se tendent, ça se lit sur les corps et surtout sur les visages pâles… A 15h, ils sont quelques-uns venus des différentes provinces de la région. Notre avenir (ou peut-être seulement le mien) se noue aujourd’hui (ou du moins le crois-je). A 18h, c’est clair. Demain matin, il faudra travailler.

JOUR 12
Dernier jour de résidence sur le paquebot Garance. Notre HAMLET REQUIEM est-il prêt à prendre la mer ? A 18h, c’est clair. Le bateau vogue et est prêt à partir sur les mers. Vogue, vogue, au revoir compagnons de La Garance, merci pour tout, merci encore, merci toujours. Nous nous revoyons vite, c’est promis, la saison prochaine devant une foule libérée de tout bâillon !

- Cyril Cotinaut